Qui suis-je ?

Publié le par Mgr Ellul

         Homélie pour le 24ème dimanche – Année B
                16 et 17 septembre 2006

            Le texte d’Isaïe  est providentiel, en ces jours où les médias ne cessent de rapporter les critiques de certains, contre le Pape Benoît XVI, après son intervention sur « Foi et Raison », lors de son discours à l’université de Ratisbonne en Allemagne, la semaine dernière. « Le Seigneur vient à mon secours, dit le prophète, c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… Il est proche, celui qui me justifie ». (Is. 50, 5-9a). ll nous faut relire in extenso, le texte du Saint-Père, pour comprendre immédiatement, qu’il a voulu surtout stigmatiser et dénoncer « toute motivation religieuse de la violence ». D’ailleurs, il n’était pas dans les intentions de Benoît XVI, de développer une étude approfondie sur le « Djihad », la guerre sainte, et la pensée musulmane s’y rapportant ; et encore moins de porter offense à la sensibilité des musulmans.

Extrait du discours du Pape Benoît XVI à l’Université de Ratisbone :

 (…)…"L'université sans doute était fière aussi de ses deux facultés de théologie. Il était clair qu'elles aussi en s'interrogeant sur la rationalité de la foi, accomplissent un travail, qui fait nécessairement parti du " tout " de l'universitas scientarium, même si tous ne pouvaient pas partager la foi, que les théologiens s'attachent à relier à la raison commune, cette cohésion intérieure dans le cosmos de la raison ne fut pas même perturbée la fois ou nous parvint la nouvelle qu l'un de nos collègues avait déclaré qu'il y avait une bizarrerie dans notre université  : deux facultés qui s'occupaient d'une chose qui n'existait pas Dieu. Que même devant un scepticisme aussi radical, il reste nécessaire et raisonnable, de s'interroger sur Dieu au moyen de la raison et qu'il faille le faire dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne, était dans l'ensemble de l'université une conviction indiscutée. 

 Tout ceci m'est revenu en mémoire quand j'ai lu récemment la partie éditée par le professeur Théodore Khoury (Münster) du dialogue que l'empereur byzantin érudit Manuel II Paléologue mena en 1391 durant son séjour d'hiver à Ankara avec un Persan lettré sur le Christianisme et l'Islam et la vérité des tous deux.. C'est probablement l'empereur lui-même qui retranscrivit ce dialogue durant le siège de Constantinople, entre 1394 et 1402 ; cela explique aussi pourquoi ses propres raisonnements sont restitués beaucoup plus en détail que ceux de son interlocuteur persan. Le dialogue porte sur l'ensemble des structures de la foi contenues dans la Bible et le Coran et insiste particulièrement sur l'image de Dieu et de l'homme, mais nécessairement aussi toujours de nouveau sur la relation entre – comme on disait alors – " les trois lois " ou les " trois ordres de vie "  : l'Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran. Je n'ai pas l'intention de développer ce thème au cours de cette leçon ; je voudrai m'arrêter sur un seul point plutôt marginal dans la construction du dialogue dans son entier – qui dans le contexte du thème " foi et raison " m'a le plus fasciné et qui servira de départ à mes réflexions sur ce thème.

 Dans la " septième controverse " (…) éditée par le professeur Khoury l'empereur aborde le thème du Djihad, de la guerre sainte. L'empereur savait certainement que dans la sourate II, 256 on peut lire  : " Aucune contrainte dans les choses de la foi ". C'est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé. Mais naturellement, l'empereur connaissait aussi les dispositions développées plus tard et fixées dans le Coran concernant la guerre sainte. Sans s'arrêter sur les détails comme la différence de traitement entre les peuples du Livre [juifs et chrétiens] et les incroyants, il s'adresse à son interlocuteur d'une manière étonnement abrupte pour nous en lui posant la question centrale du rapport entre religion et violence. Il lui dit  : " Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait. "  L'empereur expose ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme. " Dieu n'aime pas le sang- dit-il-, ne pas agir selon la raison (…) est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la foi, doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d'user de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable on n'a besoin ni bras, ni d'armes, ni non plus d'un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu'un de mort…. ". (fin de citation)...Le monde.fr - traduction de l'Italien par Sophie Gherardi

             Il faut nous poser quelques questions face à ce matraquage audio-visuel : allons-nous être soumis, et de plus en plus, à ce terrorisme intellectuel et au politiquement correct ? Devons-nous ne plus penser, et penser « juste », selon l’Evangile, pour faire plaisir, ne pas déranger ? Que dire alors, lorsqu’on traite les chrétiens « d’infidèles », et que d’aucuns appellent à la guerre sainte contre l’Occident ? Le propos équilibré et pleins de bons sens, d’un imam de l’une des mosquées de Marseille, près de le Porte d'Aix, entendus sur une radio locale, remet les phrases du Pape dans leur contexte. Ici, nous avons « la sagesse des mots ». 

        
 Cela rejoint en fait, la question posée par Jésus, dans l’Evangile de ce jour, alors qu’ils partent pour Césarée de Philippe : « Qui suis-je, pour les gens » Elle est, et elle sera toujours d’actualité. Et aux réponses évasives des disciples, l’apôtre Pierre répond : « Tu es le Messie ». Jésus va leur expliquer le chemin de souffrance qui lui reste à accomplir, le rejet par les Anciens, les Prêtres et les Scribes, sa mort, avant de ressusciter, le troisième jour, d’entre les morts. 

            Pierre ne l’entend pas ainsi. Il veut empêcher son Seigneur de passer par la souffrance, et fera tout pour l’en préserver. Et pourtant, le soir, lors de l’arrestation de Jésus, -dans le Palais du Grand-Prêtre-, il le reniera trois fois. Mais au soir de la résurrection, le Ressuscité lui donnera les clefs du Royaume des Cieux, lui assignant la charge de gouverner son Eglise, jusqu’à son retour. 

             L’évangile de Marc, six jours plus tard, lors de la Transfiguration, va nous montrer Jésus, comme le Fils de Dieu, le Sauveur du Monde, le Logos, celui qui vient apporter la Parole du Père, qui est avec le Père, de toute éternité. Et la voix dans la nuée disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». C’est ce à quoi certains ne peuvent souscrire. Dieu aurait-il un Fils ? Dieu serait-il divisé ? Dieu serait-il un et trine ? S’il est son Fils, l’aurait-il laissé souffrir et mourir sur une croix ? 

            Ces questions ont empoisonné la réflexion théologique des premières générations chrétiennes : pendant l’annonce du Kérygme, le mystère de l’Incarnation se développait, et déjà certains voulait voir en Jésus, soit un messie politique, d’autres, un homme divinisé -plus homme que Dieu-, ou déifié, mais sans ses deux natures… etc. 

               Et aujourd’hui encore nous sommes affrontés à cette problématique. Nous devons revenir à Dieu, connaître le visage humain de Dieu, montré dans le Christ Jésus, contempler son visage, faire de lui Notre-Seigneur. Car il est important de dire, en quel Dieu nous croyons, et de professer que Dieu est amour et bonté ; il ne nous laisse pas aller à tâtons dans l’obscurité. Il nous aime, au point de se laisser clouer sur la croix pour nous, pour porter les souffrances de l’humanité, jusqu’à son cœur. Confesser la foi dans le Christ, nous libère de la peur, ce sentiment d’où naît l’athéisme moderne. Oui, croire est raisonnable, alors que depuis « les Lumières », une partie de la science s’est engagée à chercher une explication du monde, dans laquelle Dieu devient superflu… « Mais les comptes, à propos de l’homme, nous dit Benoît XVI, ne tombent pas juste sans Dieu… et les comptes sur le monde, le vaste univers… ne tombent pas juste sans lui ». Les chrétiens croient en Dieu le Père, créateur du Ciel et de la Terre. Et nous croyons qu’à l’origine, il y a le Verbe Eternel, la Raison et non… l’irrationnel. Croire est simple. Celui qui croit, n’est jamais seul. La foi est espérance ; c’est la certitude que nous avons un avenir. Ainsi, croire n’est pas une adhésion à des séries de sentences, ou de normes. C’est une rencontre, entre Dieu et l’homme qui se manifeste dans le baptême.

        
Dans le monde occidental, on estime trop souvent, que la seule raison positiviste et les formes philosophiques qui en découlent sont universelle. Or, les cultures profondément religieuses, voient dans cette exclusion du divin, de l’universalité de la raison, une attaque à ses plus profondes convictions. Car entre Dieu et l’homme, entre son Esprit créateur éternel, et la « raison crée », il y a une analogie. Ainsi, le Dieu véritablement divin, est celui qui s’est manifesté comme « Logos » et qui, en tant que « Logos », a agi et agit, avec un amour infini, pour l’humanité.


Allez, Frères et Sœurs, ne nous laissons pas atteindre par la colère ou par les critiques. Ecoutons-les, même si elles sont erronées ! Prions pour ceux qui les formulent, s’estimant à tort, offensés, et disons dans notre prière, comme le fit Jésus sur la Croix : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». On nous reconnaîtra vraiment, à l’amour que nous aurons mis dans notre vie. Nous, nous le savons : Christ est ressuscité, et l’Esprit Saint, est à l’oeuvre dans le monde. La vérité triomphera, n’ayons pas peur. Bien au contraire, marchons à la rencontre du Seigneur qui nous dit : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile, la sauvera ».

Prions pour l’Eglise, c’est-à-dire, nous tous, fidèles du Christ, ainsi que pour ceux qui dans le monde, hommes et femmes de bonne volonté, sont des témoins de paix. Et prions également pour celui qui préside à sa communion dans le Christ, le Pape Benoît XVI. Amen.  

Mgr Jean-Pierre Ellul

 Cf : Homélies de Benoît XVI en Bavière (10-14 sept 2006)  ; Conférence de Ratisbone (12 sept 2006) ; Déclaration du Père F. Lombardi (15 sept 2006)  

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