HOMELIE POUR LA MESSE DES ARTISTES

Homélie du Père Laurent GREGOIRE

à la messe des artistes,

Mercredi des Cendres,

17 février 2010,

en la basilique du Sacré-Cœur.

 

 

Frères et sœurs,

Chers amis,

 

« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras poussière. »

« Retourne-toi et crois à la Bonne Nouvelle. »

 

Ces deux faces d’une même médaille  accompagnent notre méditation d’aujourd’hui !

Dieu est le premier artiste. Avec de la glaise il crée à son image et ressemblance. Il est le Père des hommes qui ne l’ont pourtant jamais vu. On ne le voit pas et pourtant, Il est à la source de toute image. Jésus son Fils vient restaurer dans le monde la création qui avait été abîmée. Il la restaure avec son sang. L’Esprit ne cesse de donner le sens de cette création. Il en est le vernis et l’éclat toujours renouvelé. Vous tous, qui imitez le geste du premier artiste (avec de la glaise, du bois, du fer, du tissu, des couleurs), je pense que vous serez sensibles aux cendres que nous recevrons tout à l’heure.

 

« L’art est un anti-destin » disait André Malraux.

Créer, c’est affirmer que l’homme est plus grand que l’homme. L’art conteste son destin terrestre trop court. Un artiste ne peut pas seulement naître, vivre et mourir. Il veut créer, faire signe à ses semblables, contempler ses propres traces… nous inviter à emprunter ses pas, à le comprendre. Toute forme d’art est un anti-destin, une façon de ne pas se résigner à finir, une façon de viser l’éternité espérée en retournant toujours au commencement des choses…

 

Le poète Charles Baudelaire écrivait que : « Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté. » Qui n’a observé avec quel naturel et quel plaisir les enfants travaillent la pâte à modeler, font des dessins dès qu’on leur donne du papier et des couleurs ?

L’artiste retrouve par son travail, ce génie créateur originel. Sans doute y a-t-il, en tout artiste, une part entière redevenue semblable aux enfants que le Christ propose comme modèles à ses disciples. Pour entrer dans son royaume, il faut devenir comme eux. Votre enfance retrouvée, c’est peut-être votre art et sa pratique ?

 

Vous nous tendez un miroir, pour que nous puissions retrouver au-dedans de nous la route oubliée qui mène à l’art, à la recherche, à l’étonnement. Vous nous offrez un détour culturel pour accéder à nous même … et aux autres. « Ce que nous regardons nous regarde », dit l’acteur Eric Cantona dans le film L’outremangeur, (2003). L’artiste, en donnant comme Dieu, la vie à son image, obtient parfois cet effet. Son œuvre aboutie, son œuvre où il a mis beaucoup de soi-même, son œuvre qu’il laisse ensuite vivre librement, son œuvre nous regarde. L’œuvre que nous regardons vit et nous parle. La culture est faite de tableaux, de sculptures, de concertos, de textes, d’œuvres innombrables qui nous parlent, nous regardent, nous interrogent… Sous le feu croisé de tant de beauté nous pouvons laisser mûrir ce qu’il y a de meilleur en nous.

 

Les œuvres d’art viennent ressusciter en nous ce qui était mort ou seulement endormi. Franz Kafka disait que : « La littérature est un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous … » Ce coup de hache est muet et instantané. L’art est un langage universel qui va au fond des choses, au fond de notre âme. « Il n’y a pas de paroles dans ce récit », comme dit un psaume. Le langage de l’art se passe des mots. « La véritable musique nourrit les âmes, mille fois plus que les mots », disait Félix Mendelssohn. L’art est donc aussi une nourriture spirituelle…

 

L’an dernier, je suis allé à un concert de musique sacrée, dans une cathédrale ordinairement déserte ou bruissante de chuchotements et de raclements de chaises… 2000 personnes, de tous milieux sociaux écoutaient avec une attention religieuse dans un extraordinaire recueillement le Requiem de Mozart. Cette musique parlait du destin des hommes, à un niveau que les paroles ne peuvent atteindre et ce langage était compris. L’art opère de temps en temps des miracles… même dans une église…une véritable expérience spirituelle ! Vous avez, vous les artistes, une autre corde à votre lyre : vous avez vocation à réconcilier les êtres humains avec leur humanité. Votre œuvre le fait avec vous, pour nous tous.

 

Albert Camus le disait magnifiquement dans son discours de Suède (du 14 décembre 1957) : « Aucune œuvre de génie n’a jamais été  fondée sur la haine et le mépris. C’est pourquoi l’artiste, au terme de son cheminement, absout au lieu de condamner. Il n’est pas juge, mais justificateur. Il est l’avocat perpétuel de la créature vivante, parce qu’elle est vivante. Il plaide vraiment pour l’amour du prochain […]. » Nous sommes nous-mêmes des œuvres à restaurer, sorties de la main de Celui qui a modelé de la glaise pour lui offrir la vie et la lumière…

 

« On peut pardonner à un enfant d’avoir peur de l’obscurité ; la vraie tragédie de la vie c’est quand les hommes ont peur de la lumière. » Platon écrivait ces mots dans « La république » ; ils peuvent encore nous interroger en ce mercredi des Cendres.

 

Père Laurent Grégoire de Frélibert.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :