Défunts d'Oranie 2006

Publié le par Mgr Ellul

Homélie pour la messe de requiem du 5 juillet 2006  

Défunts d’Oranie – basilique du Sacré-Cœur de Marseille 

 

Frères et Sœurs, Chers Amis, 
 

« La volonté de mon Père c’est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle et, moi je le ressusciterai au dernier jour ». C’est avec ces phrases de Jésus dans l’évangile de Jean, que je vous invite à méditer et à faire un pèlerinage ; oui, je vous invite à partir en esprit, de l’autre côté de la mer. Et c’est avec grande foi que nous montons en pensée au sanctuaire de Notre-Dame de Santa Cruz ; c’est depuis ce lieu tant vénéré, en présence de la Vierge Marie, que nous regardons cette année la ville d’Oran, cette cité qui fut ensanglantée par les terribles évènements du 5 juillet 1962, où tant d’hommes et de femmes périrent, quelques jours après l’Indépendance de l’Algérie. Nous prions pour le repos de leurs âmes. 
 

Toujours et encore, diront certains ! Mais nous ne pouvons pas ne pas entendre et revoir en pensée, les exactions commises ces jours où la France n’était plus présente. La statue de Marie, tant prié et vénérée était là, regardant avec douleur ce que se perpétrait dans la ville qui la vénérait, depuis qu’elle avait été placée en ces lieux, pour éradiquer le choléra à la fin du XIXe siècle.Vous étiez tant de fois montés pour ce pèlerinage de foi, et ce soir, en esprit, nous en empruntons le chemin qui y mène, pieds nus, avec au cœur, à la fois une intention de prière pour toutes les personnes défuntes, assassinées, enlevées, dont la mémoire reste toujours présente à nos cœurs et avec les questions que nous nous posons tant d’années après. Pourquoi tant de haine, de sang, de larmes, de terreur ? Pourquoi ? Cette question lancinante reste sans réponse, ou du moins sans réponse satisfaisante, d’autant que la plupart de ceux qui ont subi ces heures terribles n’étaient pas coupables. Mais il fallait que le sang coule, et le couteau comme un éclair enlevait la vie, les balles supprimaient des existences. 
 

Je cite, pour ceux qui liront cette homélie et pour les plus jeunes qui ne sont pas au courant des faits : « Les fêtes de l’Indépendance furent célébrées dans l’enthousiasme, mais la tension, créée par tous les évènements qui l’avaient précédée subsistait. A la suite de circonstances que l’on n’a pu élucider, les Européens qui n’étaient pas encore partis ou s’apprêtaient à la faire, vécurent des moments atroces, un véritable cauchemar. Les manifestants musulmans crurent qu’on leur tirait dessus alors qu’ils se rassemblaient vers 12 heures avec leurs drapeaux, sur la vaste place d’armes, située au cœur de la ville, près de la mairie. Aussitôt une chasse à l’homme effrénée s’organisa qui aboutit au massacre de la plupart des européens qui étaient rencontrés dans les rues et qui n’avaient pu se terrer. Quelques-uns uns furent pendus avec des crocs de boucher ; d’autres furent exécutés brutalement puis enterrés n’importe où, leurs corps n’ayant pas été retrouvésTant de haine accumulée, avait abouti à faire payer à d’autres innocents, près de 3.000 victimes, les crimes dont ils n’étaient pas coupables. Et l’on pourra regretter vivement l’intervention tardive des forces françaises, en vus d’assumer la sécurité des gens restés sur place… Quant aux harkis qui ne purent quitter rapidement le sol algérien, leur sort fut encore plus tragique. Internés, torturés sauvagement, ils furent exécutés dans des conditions qui ne font pas honneur à leurs auteurs. On parle d’une répression FLN qui atteignit cent à cent cinquante mille autochtones ». 
 

Les phrases que je viens de citer, ne sont pas de moi, elles ont étés écrites par Claude Touati dans son livre : « Algérie, terre natale » (pages 77-78) et je voulais en cette eucharistie célébrée pour le repos de l’âme de nos défunts, que nous ré-entendions brièvement ce qui s’était passé ce 5 juillet 1962, certain que chacun d’entre vous puissez ajouter dans votre mémoire et dans votre cœur le souvenir d’un membre de votre famille ou de vos amis. 
 

Ce soir, nous sommes-là pour nous souvenir, comme nous le faisons chaque année lorsque revient ce triste anniversaire, avec le cœur repli de tristesse, mais dans la confiance en Dieu qui est Amour. Beaucoup de familles ayant eut à subir ce drame sont retournées désormais vers le Seigneur, avec dans leur dernier souffle de vie, le souvenir de ce qu’ils avaient subi. Et depuis la terre de France, cela leur semblait à la fois loin et proche, car la douleur ne s’estompe pas, d’autant que plusieurs familles ne purent fait le deuil de leurs chers disparus, car après leur enlèvement, ils ne surent rien d’eux. Souvent dans ma prière, je pense à leurs âmes, les associant à celles les moines de Thibirine, dont on ne retrouva que les têtes, leurs corps ayant disparus comme ceux qui furent enlevés ce 5 juillet. En m’entendant prononcer ces paroles, ceux qui n’ont pas vécu ces exactions pourraient penser que nous ressassons des souvenirs anciens, trop anciens pour être évoqués. Mais pouvons-nous laisser dans les ténèbres de la nuit de l’oubli, nos frères et sœurs assassinés ? Non, nous ne le pouvons pas ! 
 

D’autant qu’aujourd’hui il est de bon ton de faire passer sur ces évènements, et celle de notre présence en Afrique du Nord, et plus particulièrement en Algérie, un voile noir, qui voudrait recouvrir une fois pour toute, la culture et tout ce qui fut apporté par nos ancêtres, par l’Eglise catholique, par la France. On arrive même à nous accuser d’avoir confisqué « la culture de ceux qui y habitaient avant 1830 ». Comment certains, même et surtout des écrivains, des intellectuels, des historiens, des universitaires, connaissant parfaitement les substrats historiques aux multiples mouvances, peut-ils être aussi amnésiques ? Nous pourrions également nous demander pourquoi, seule la civilisation chrétienne et française sont en cause ? Ne croyez-vous pas qu’il faille rechercher plus avant dans l’histoire du pays qui nous a vu naître, les fondements de tant de bouleversements. 
 

Pourquoi nous en tenir aux deux derniers siècles passés et oublier ce qui a précédé ? Surtout qu’Oran, fut l’une des villes à l’extrême limite des « limes romaines ». D’abord ville phénicienne, puis romaine, ensuite après près de 300 ans de silence, elle est vraiment ce qu’elle deviendra en 903, lors de l’installation des marchands arabes d’Andalousie qui commercent avec les habitants de Tlemcen et du Sahara… La ville s’appelle alors  Wharan. On oublie de mentionner que fut alors éradiquées, la culture gréco-romaine et la civilisation chrétienne. 
 

Ce sont les Fatimides, Almoravides, dynasties berbères qui occupent le sud de l’Espagne et le reste de l’Afrique du Nord qui vont se succéder sur ces terres. Ils furent vainqueurs des armées chrétiennes en 1043-1099, puis vaincues par elles. Commence alors une grande ère de prospérité, avec un luxe éclatant… En juillet 1492, lorsque Isabelle la Catholique, expulse les juifs d’Espagne, des milliers viendront s’installer dans les environs et dans la ville d’Oran, mais malheureusement les périodes antisémites alterneront suivant les siècles. Puis les Espagnols vont en assurent le contrôle durant des années ; elle deviendra un repaire de pirates et de corsaires, jusqu’au tremblement de terre en 1790 et l’occupation des Turcs, puis en 1831, elle verra l’arrivée des Français. 
 

On rappelle souvent, en parlant d’Oran, le reproche fait à Albert Camus de n’y avoir vu qu’une ville ordinaire. Ecoutons plutôt son professeur de philosophie, Jean Grenier nous en parler : « Cette tâche blanche c’est Oran, cette tâche d’encre violette, c’est la méditerranée, rien n’est plus beau, pour celui qui aime d’un même amour l’Afrique et la méditerranée, que de contempler leur union depuis Santa Cruz ». 
 

C’est cette union et la vie que nous y menions que nous rappelons ce soir en cette messe du souvenir. Et sans faire de polémiques, et de politique, on voit bien que c’est seulement la période française que l’on incrimine de nos jours et dont on dit qu’elle porta ombrage au développent culturel de cette portion d’Afrique du Nord. Il me fallait mentionner pour être honnête, les diverses invasions. Pourtant chacun apportera sa pierre, sa culture, son histoire, sa religion, et fera d’Oran, la ville et le diocèse que vous avez connu, créé en 1866. A l’époque de saint Augustin, une trentaine d’évêchés existaient sur l’étendue actuelle du diocèse ; du 16e au 18e siècles, Oran, occupée par les Espagnols, dépendait de l’archevêque de Tolède. Après le départ massif des Européens, à l’indépendance de l’Algérie (1962), puis des travailleurs étrangers, au début des « années noires » du terrorisme, (1992) la communauté catholique ne comptera plus que quelques centaines de fidèles au milieu d’une population musulmane.Certains d’entre-nous y retournent désormais, pour y retrouver à la fois le souvenir de leur vie là-bas, leur enfance et surtout s’incliner et prier sur la tombe de leurs chers défunts. 
 

Ce soir encore nous rendons hommage dans nos prières à tous ceux qui font fait de ce pays, un pays rempli d’amour et de joie. Amour et joie vécues dans le partage, l’amitié et le respect de l’autre, malgré nos religions différentes, quoiqu’en disent et écrivent certains. Les médias ces mois-ci, ont été les premiers à montrer les sentiments d’affection et de joie des oraniens, le rappel des souvenirs d’avant, lorsque que d’aucuns reviennent plus de 40 ans plus tard. Et c’est vrai que l’on reste toujours, inconsciemment, à la recherche du pays perdu. Saint Augustin, dans des pages sublimes, le rappelait déjà en son temps. 
 

Frères et Sœurs, tout ce que vous faites, tout ce qu’entreprend et réalise l’Amicale de Oraniens, maintient le souvenir de la mémoire qui se serait perdue. Imaginons un instant que cette date du 5 juillet 1962 passe inaperçue, comme effacée par l’oubli ! Ce serait manquer d’amour et de respect envers tous ceux qui sont morts si ignominieusement. Seule la prière, le souvenir, le pardon, l’amour qui est dans nos cœurs, nos comportements évangéliques rappelés en cette eucharistie, pourront faire qu’un jour, avec le pardon, don de Dieu, un hommage national leur soit rendu. Vous avez raison de perdurer dans votre action, de déposer ces fleurs devant le monument qui rappelle notre retour, tant d’invitations dans la convivialité, comme celles proposées par « La Maison des Rapatriés » et toutes les Associations qui ont pour mission de ne pas oublier et de témoigner. 
 

Que le Seigneur nous comble de ses bénédictions et répande sur ceux qui sont désormais dans la paix du Christ, grâces et miséricorde et sur nous tous, qui restons la prière et le souvenir. Malgré notre tristesse et nos deuils respectifs, nous nous tenons dans l’espérance, accompagnée de la Vierge Marie, Notre-Dame de Santa Cruz, fidèles à ce que ne cesse de nous dire Jésus : « Moi, je suis la résurrection et la vie, celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors ». 
 

Qu’ils reposent dans la paix. Amen. 

 


                                                                                     Mgr Jean-Pierre Ellul
 
 

Notes Historiques : Mireille Attias.
 
 

Claude Touati : « Algérie, terre natale » (pages 77-78)  
 

Site de l’Eglise en Algérie 
 

Lectures : Apocalypse 14, 13 
 

Evangile de Jean, 6, 37-40.  

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