Homélie pour les défunts d’Algérie – 7 novembre 2009 - Basilique du Sacré-Cœur de Marseille

Publié le

 

Frères et Sœurs,

Les textes de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre nous introduisent dans le mystère de Mort et de Résurrection du Seigneur. Par ce mystère pascal, nos chers défunts sont introduits dans le royaume de lumière et de paix. Et si nous sommes rassemblés cet après-midi, c’est pour prier pour eux et nous souvenir.

Depuis plus de 47 ans, nous ne pouvons plus aller nous recueillir sur la tombe de nos chers défunts. Une Association se charge de déposer des fleurs à leur mémoire, comme nous le faisons ici à Marseille et en Provence. Chaque visite au cimetière, où nos défunts reposent dans l’attente de la résurrection, nous fait repenser aux cimetières de nos villes et de nos villages. Nous savons bien que ceux dont nous célébrons la mémoire, sont auprès de Dieu et c’est cette espérance qui nous permet de tenir, de rester debout cette espérance et cette foi qui nous unit les uns aux autres.

Comme je le rappelai l’an dernier, dans la Maison du Seigneur -ici dans cette basilique du Sacré-Cœur- nous nous retrouvons les uns et les autres, au-delà de nos divergences, de nos options ou choix de vie, car c’est dans la paix du Christ, dans l’amour du Christ que nous recherchons tous que nous sommes venus prier. Car à chaque instant, il peut nous rappeler à lui, et alors comment nous présenter devant le Seigneur ? C’est pour cela qu’il nous faut un cœur pur, une vie donnée, une charité constante et un amour de tous les instants. Bien difficile à réaliser dans nos vies, me direz-vous, mais n’est-ce pas ce que Jésus nous disait dans l’Evangile rapporté par St Matthieu, en la fête de Toussaint, lorsque nous proclamions les béatitudes ?

Ces derniers jours, qui d’entre-nous, n’a pas pensé à cette vie là-bas, à ce pays qui fut le nôtre et dont les options politiques et le sens de l’Histoire nous en a chassé ?

Tristes souvenirs d’une vie passée sous le soleil d’Afrique, sur cette terre de nos ancêtres, qui à vu se lever et vivre combien de chrétiens ? Premiers témoins de l’évangile, avec ces intrépides communautés chrétiennes, qui depuis l’origine ont vécu de la parole d’amour du Seigneur.

Longue litanie des saints d’Afrique du Nord, qui depuis les martyrs de Scilly en 180, en passant par Cyprien, Fortunée et Félicitée, mais aussi les apports théologiques de Tertullien et Augustin, entre autre, faisaient résonner l’Evangile du salut jusqu’aux limes de l’Empire romain, et qui ont pendant 7 siècles ensemencés cette terre bénie.

Terre chrétienne ? Oui ! Terre d’Islam car terre vaincue par l’épée, par la conversion forcée et la mort de combien de chrétiens qui ne voulaient pas se soumettre. La controverse n’a cessé de faire couler des larmes et du sang, car ces premiers chrétiens qui étaient malheureusement divisés et usés par les luttes théologiques et liturgiques avec les Donatistes, crurent que l’Islam serait vaincu, car englobé comme toutes les hérésies d’alors et se serait fondu, disparaissant dans ce christianisme africain qui résistait à tout, tant la foi en Christ ressuscité était grande et témoignée.

C’était compter sans les Vandales qui venaient d’envahir le pays et les atermoiements des princes qui le dirigeait, les querelles byzantines et autres, faisant qu’à partir du 12ème siècle, presque plus rien ne subsistera de cette grande geste chrétienne qui avait donné à l’Eglise Universelle, et donne encore, la théologie, les écrits des Pères, la philosophie, les arts et la musique et une riche culture, sans oublier un art de vivre qui vient de la mer et du soleil. Mais qui avait ce sens de l’histoire antique lorsque que la France reprenait pied en Algérie au 19ème siècle ? Des intellectuels, des universitaires, des chercheurs, certains ecclésiastiques ?

Mais nous, nous le peuple des petits, des travailleurs, qui venions d’horizons et de cultures différentes, de familles nombreuses et pauvres, nous n’avions pour vivre et grandir, que la culture que nous nous étions patiemment forgée et qui s’enracinait dans nos traditions familiales et la culture française. Presque trop d’ailleurs, car qui avait des « ancêtres gaulois » parmi nous, comme les livres d’histoire nous l’apprenaient ?

Notre culture venait des apports des différentes civilisations qui se côtoyaient, se fondant en ce riche patchwork que formait l’Afrique du Nord de notre temps. Indigènes, Italiens, Maltais, Espagnols, Juifs de différentes traditions, Alsaciens et Lorrains, Français venus après les émeutes de la Commune, riches négociants qui désiraient s’établir sur cette terre pour en tirer de larges bénéfices, militaires et indigènes de la grande Afrique, aux religions différentes, dans le respect et la reconnaissance de l’autre, de sa culture, et que la guerre d’Algérie rendra incompatible, tant la haine, les meurtres et la désinformation furent quotidiens et ce pendant plus de 10 ans.

En fait, qui étions-nous ?

Question souvent posée, lorsque nous évoquons notre vie là-bas ? Non des « sueurs de burnous », ou des « colonialistes », mais des hommes et des femmes, des jeunes et des adultes que nos parents ou nos grands-parents avaient fait naître sur ce sol, qui devenait  notre, par la naissance, la culture et la vie tout court.

Pouvions-nous prévoir ce drame ? Peut-être ! Qui d’entre-nous, ne pense pas que notre sort aurait pu être tout autre ? Nous ne le saurons jamais ! D’autant que ceux qui l’ont vécu sont encore, pour quelques années, des témoins de ce passé et peuvent en parler. Mais plus tard ?

Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui de nombreux livres et des films retracent, comme cela se fait depuis plus de 40 ans, le drame que nous avons vécu.

Mais la désinformation continue de faire de nous des parias, vaincus par l’Histoire. Le dernier numéro d’octobre d’un hebdomadaire, parlant du congrès du Cercle Algérianiste, titrait :  « Pieds-noirs, une blessure française : le mal-être d’une communauté ; le drame des disparus ! » Et en sous-titre : l’histoire occultée. Et encore : « Transmettre : un combat pour l’Histoire  », avec cette demande incessante, qu’enfin la vérité soit faite pour cesser de nous « diaboliser."

Mais la vérité, telle que l’entend l’Evangile, que l’entend l’Eglise, sera-t-elle un jour dévoilée ? Il me semble que nous resterons encore longtemps avec cette morsure au fond du cœur. Morsure de nous voir incompris, quelques fois rejetés, mais pourtant depuis des années, dans une reconnaissance de ce que nous sommes, lorsqu’on nous connaît vraiment.

N’avons-nous pas été, après notre retour d’Algérie, immédiatement partie-prenante de ce tout qui était proposé dans les paroisses de France où nous vivions ? Conseils pastoraux, liturgie, catéchèse, aide aux plus pauvres, etc…

Et bien, cette insertion dans le tissu ecclésial, juste après le Concile de Vatican II, nous a permis de tenir bon, de nous enraciner et nous somme là, dignes et fiers, parce que le Christ est en nous et que nous essayons de pardonner et d’en témoigner. Voyez, c’est cela qui fait notre force : notre désir de vivre du Christ, de le proclamer, de le rayonner, sans honte et sans fards. Et notre joie de vivre, le sens de la famille, le grand sens de l’Eglise dans l’obéissance au Pape et à nos évêques ! Cela, personne ne pourra nous le ravir !

Même si sur certains écrans de cinéma, on essaye de montrer le contraire et que l’on nous fait passer pour des assassins. Ceux qui essaient de montrer cela, savent pertinemment que c’est faux et que ce n’est que de la propagande. Qui protestera, pour dire que nous ne sommes pas de « méchants colons », face aux « gentils résistants ? » Qui ? Vous souvenons-vous de tous ceux qui criaient « Barrabas » devant Pilate qui se lavait les mains, alors que Jésus était condamné ? Voyez-vous, ceux qui crachaient sur le Seigneur, passant au milieu d’eux chargé de sa croix  ?

D’ailleurs où étaient les apôtres pour le soutenir et marcher derrière lui ? Ils s’étaient enfuis et l’avaient renié… Et si nous forçons le trait, en toute charité et vérité, nous pourrions dire : où étaient nos évêques pour nous soutenir et nous accompagner lors notre départ d’Algérie ? Ou ? Ah oui, il y avait Mgr Lacaste.

Cette homélie se doit de rester dans le cadre de notre célébration des défunts. Aussi ce que je rappelle concernant notre histoire passée, ce ne sont pas que des critiques acerbes et inutiles, mais la reconnaissance des faits. Certains diront que 47 ans après, pourquoi remuer de tels souvenirs ? C’est vrai ! Et pourtant ! « Victimes nous l’avons été deux fois : comme orphelins de l’Algérie et comme « non-adoptés par la France. » Puis le temps a apaisé notre désarroi.

Puis-je me permettre de souligner, pour être dans la vérité, qu’à Marseille, l’archevêque d’alors et ses services caritatifs, étaient là pour nous accueillir et mettaient à notre disposition ce qu’ils pouvaient proposer, pour que nous soyons le mieux accueillis. On a les larmes aux yeux, en lisant dans « L’Echo de Notre-Dame de la Garde », les recommandations de Mgr Marc Lallier, qui était bien au courant de la grande souffrance de ces arrivants à Marseille, et qui avait tout perdu. Nous, pour la plupart, nous n’avons pas vu, ni même remercié ceux qui nous soutenaient, trop perdus dans notre désarroi, nos deuils et nos souffrances.

Frères et Sœurs, en priant pour nos défunts restés en Algérie, en Afrique du Nord, n’oublions pas non plus ceux qui sont repartis vers le Seigneur durant cette année passée.

Ils nous sont présents par le souvenir et par le cœur, comme sont présents, tous les prêtres et curés et vicaires de nos paroisses d’alors, qui ont tant fait pour que nous ayons la foi dans l’obéissance à l’Eglise. Une foi solide, profonde, « antée » sur la parole de Jésus, qui disait à ses disciples : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » En cette année sacerdotale, nous prions pour eux, nous les remercions dans le Seigneur.

Requiem aeternam ! Oui, Seigneur donne à tous nos défunts l’éternel repos, et que brille à leurs yeux la lumière sans fin. Qu’ils reposent dans la paix. Amen. Mgr Jean-Pierre ELLUL.

 

Valeurs Actuelles n° 3804

Echo de N-D de la Garde – années 1961-1963

 

Commenter cet article