L'Eglise des premiers siècles en Afrique du Nord

Publié le par Mgr Ellul

  

CONFERENCE

SUR

L’EGLISE

DES PREMIERS SIECLES

EN 

AFRIQUE DU NORD.

Par Mgr Jean-Pierre ELLUL

  

CERCLE ALGERIANISTE

18 FEVRIER 2005

MARSEILLE

 

Chers amis,

Ce sont les premiers applaudissements que j’effectue ce soir avec ma main droite. En effet, je me suis cassé le poignet le 20 décembre 2004. Et cela ne m’a pas facilité la tâche pour préparer cette conférence, encore que j’ai eu le temps nécessaire pour lire et méditer pendant ma convalescence. J’ai également pu me servir d’un moyen technique de dictée vocale ; mais l’ordinateur ne reconnaît pas les noms de « chez nous », comme Icosium ou Hippo Regius.Vous m'avez donc invité à vous parler des origines de l'histoire chrétienne de L‘AFRIQUE DU NORD durant les premiers siècles. Je vous en remercie… C’est pour moi un honneur d’être parmi vous ce soir. Un honneur et un étonnement. Car lorsque vous m’avez demandé, Cher Président, d’approfondir ce thème, je fus à la fois surpris et perplexe, d’autant que je ne me rendais pas encore compte de la complexité de l’exercice de style, de l’ampleur du survol historique qu’il convenait de cerner, du temps imparti. Mais vous avez tenu à ce que cela soit. Donc , je vais parcourir avec vous, ces pages de l’origine de notre histoire chrétienne. Elles vous permettront je l’espère, d’ouvrir quelques pistes de réflexions, pour que vous puissiez comprendre, découvrir ou approfondir à nouveau l’essor considérable pris par l’Eglise du Christ en ces premiers siècles de l’ère chrétienne en Afrique du Nord. (132 participants). 

AVANT-PROPOS

Avant de parler du christianisme en Afrique du Nord, rappelons quelques jalons d'histoire concernant ce vaste continent africain, afin de mieux nous plonger dans nos racines. Cette terre fut habitée depuis 600.000 ans. Outils préhistoriques, peintures rupestres, céramiques, en témoignent.

À la désertification de l'intérieur, correspond un épanouissement de la vie en zone méditerranéenne ou, déjà, on décèle les traces de peuple berbère, 2000 ans avant notre ère. Durant le premier millénaire, certains venus de Sicile, d'Italie ou d'Espagne, se mêlent aux berbères. À la même époque les grands commerçants que furent les Phéniciens, créent des comptoirs tout au long de la côte : à Carthage aux alentours de 814 avant Jésus-Christ, HIPPO REGIUS (Annaba), RUSICADE, Icosium (Alger), Iol ( Cherchel), Cartennae ( Ténès). Non seulement les Phéniciens pratiquent le commerce avec les habitants d’Afrique du Nord, qui les appelaient « les Libyens », mais ils y implantèrent leur langue et leur religion.

Progressivement Carthage va couper le cordon ombilical qui la relie à la Phénicie, la mère patrie. Elle devenait ainsi toute-puissante, non seulement sur la côte du Maghreb mais aussi à l'intérieur des terres. Après s'être affrontée à la Grèce, Carthage eut Rome comme ennemi juré. Ce conflit, connu sous le nom de « Guerre Punique », dura près d’un siècle. Il se solda par la destruction complète de Carthage en 146 avant Jésus-Christ. À partir de ce moment, et pour plusieurs siècles, Rome sera liée intimement, à l'histoire de l'Afrique du Nord. Notons qu'avant la destruction de Carthage et depuis près d'un siècle, des chefs berbères, avaient déjà fédéré, en royaume, les tribus de l'intérieur.  

La religion, tant chez les Carthaginois que chez les Romains, tenait une grande place dans la vie publique et dans la vie privée. Elle était un des moyens d’affirmer son identité, son appartenance culturelle et son loyalisme envers l’Etat. Passionnément attachés à des dieux faits à leur image, les païens étaient aussi religieux que le seront bientôt les chrétiens et aussi fervents dans leur pratique. Aux antiques divinités indigènes, s’étaient juxtaposées celles arrivées d’Orient, d’Egypte de Grèce et de Rome.  

Dans l’intérieur du pays, les vieilles divinités locales, manifestation du sacré, agissant dans certaines grottes, dont les parois étaient couvertes de dessins magico-religieux et qui peut-être faisaient office de sanctuaires. En Maurétanie, on trouve des dédicaces en l’honneur de divinités « maures » ainsi la dea Maura qui avait son temple, la Diana Maurorum et les dii Mauri, regroupant sous ce nom collectif, les panthéons libyques honorés dans la région. Des siècles durant, les anciens rois du pays, Himpsal, le génie du roi Ptomélée et surtout Juba eurent des autels.

Au dessus de ces religions berbères s’étaient imposées les deux divinités les plus populaires apportées par les Carthaginois et dont les cultes ne cesseront pas de gagner du terrain avec la conquête romaine. Elles se rattachaient, par leurs origines aux cultes les plus anciens de la terre de Canaan : Tanit Pené, que Carthage vénérait, n’était autre qu’Astarté de Phénicie, déesse de la fécondité, la « face de Baal », chef du panthéon sémite ; Saturne Africain, Mithra, Sérapis, Mâ, mais également Jupiter, Junon et Minerve. Chaque ville avait ses dieux particuliers.

Un clergé nombreux recruté dans les familles importantes, assurait le service. Les symboles, dessinés sur les pierres tombales païennes abondent. On trouve ainsi, le disque solaire, entouré ou non d’étoiles ou de la lune, le croissant de lune, le caducée, le palmier, et à des milliers d’exemplaires, le signe de Tanit. Ainsi, nous le voyons, bien avant l’arrivée du christianisme, les Africains étaient déjà les témoins d’une riche expérience religieuse.

Ce qui a le plus frappé les historiens, c’est le sacrifice de jeunes enfants par le feu, choisis souvent dans les meilleures familles. Sacrifices officiels qui étaient offerts à Baal-Hamon, au nom de la collectivité, dans le but d’obtenir la faveur du dieu et sa protection lors d’un fléau, d’une épidémie ou d’une guerre. Ces sacrifices disparurent officiellement avec l’occupation romaine… Cette réalité qui marqua tout au long de l’Antiquité des populations de grande religiosité, constitue un des aspects forts de la tradition africaine.

C’est dans la mesure où ils firent appel aux richesses de leurs traditions et à leur propre génie, que les Africains purent contribuer réellement aux mutations romaines en Méditerranée occidentale. C’est dans cette même mesure où, se fondant sur sa forte originalité qu’elle dut défendre et plus d’une fois âprement, face aux prétentions romaine d’uniformisation, que « la Catholica africaine », saura occuper une place majeure dans l’histoire ancienne de l’Eglise. C’est dans une telle société, fortement imprégnée de paganisme et du culte de l’empereur romain, en pleine fermentation d’idées et de croyances que, modestement, comme à pas de loup, pénétra le christianisme.

 

LES DEBUTS DE L’HISTOIRE ANTIQUE

 

Comment retracer, dans ce lacis de croyances, l’histoire de l'Eglise antique d'Afrique du Nord ? L’introduction du christianisme reste enveloppée de mystère. On ne sait ni le milieu social qui fut atteint en premier, ni à quelle date eut lieu cette rencontre. L’hospitalité, qu’offrit l’antique nécropole juive de Gammarth, près de Carthage, aux tombes chrétiennes, tendrait à prouver qu’au début les relations entre les membres des deux religions étaient fraternelles. Ne partageaient-elles pas une foi commune au Dieu unique et aux Ecritures ? Mais, pour des raisons diverses, les chrétiens ne se sont pas laissés enfermer dans la synagogue. Assez vite, probablement, il se sont tournés vers les païens, descendant des Romains et des Puniques, moins encombrés de préjugés et de préventions que les juifs. Depuis l'annonce de l'Évangile, après la mort et la résurrection du Christ, ses disciples sont partis dans le monde connu d’alors, pour annoncer la Bonne Nouvelle. « Christ est ressuscité », disaient-ils et désormais, esclaves ou hommes libres, nous sommes tous frères et sœurs par le baptême, qui nous configure à Lui.

 

Vraisemblablement les premiers témoins oculaires du mystère pascal sont arrivés très tôt en Proconsulaire…De la Sicile à la Tunisie il n'a que quelques dizaines de kilomètres. Après la victoire de Rome sur Carthage, tous les peuples de cette partie du bassin méditerranéen ont été rassemblés pendant près de neuf siècles dans le même ensemble politique et de plus en plus profondément, dans la communion à la même culture et aux mêmes références religieuses. Presque partout on y parle la même langue, le latin, malgré la présence hors des villes, d'autres traditions linguistiques, comme le punique.

 

Accrochée à la côte, implantée dans les colonies militaires que les Romains avait disséminées à travers le Maghreb, le christianisme africain est un christianisme de colon et de pionnier, un christianisme de choc, que le tempérament et le climat porte à des ardeurs extrêmes. Et à la fin du IIe siècle, l'Eglise s’étend non seulement à la Proconsulaire, mais aussi, en Mauritanie, aux oasis sahariennes et au Maroc. Ces communautés sont florissantes. Tertullien, d’ailleurs assure que les chrétiens forment la majorité des villes. Un exemple : on est frappé du nombre d'évêques réunis au Concile Africain de 240 : ils sont au nombre de 90. Au sujet de l’importance des cités, les estimations sont également fort variables.

 

Il est toutefois vraisemblable qu’une cité comme Carthage, pouvait selon une évaluation modérée, compter alors 150.000 âmes pour l’agglomération et sa banlieue. Ainsi, en Tripolitaine, Leptis Magna, la « patrie » de Septime Sévère, qui occupait une situation privilégiée en Afrique, aurait ainsi compté jusqu’à 80.000 habitants. Un certain nombre de chefs-lieux de province ou de district eurent probablement des populations allant de 20.000 à 30.000 habitants : Hadrumète, Utica (Utique), Hippone, Cirta, Caesarea, Volubilis. Venaient enfin les petites cités, certaines dépassant nettement les 10.000 âmes, dont le centre urbain proprement dit, relativement modeste, se trouvait parfois prolongé par de vastes dépendances rurales appartenant à la bourgeoisie municipale, sortes d’antennes rattachées administrativement à la commune. Pour sa part le christianisme saura tirer partie de cette situation. Les confins du pouvoir impérial marquaient également les limites de l’expansion chrétienne.

 

En effet, aucun des évêques connus, n’avait son siège épiscopal, au-delà du « limes » des provinces et des régions contrôlées par des détachements militaires, au temps du moins de la grande expansion romaine en Afrique, quand le « fossatum Africae » – ligne de défense continue formée d’un profond « fossé » de quatre à dix mètres de largeur et consolidé par des ouvrages fortifiés, matérialisait la frontière au sud de l’Aurès, contre les incursions des tribus nomades et que des postes avancés s’étaient établis en zone saharienne. Ainsi Castellum Dimmidi (Messad, à l’ouest de l’axe routier actuel reliant Djelfa à Laghouat). Notons également, à l’exception de la primatie de Numidie, qui débordait sur la Proconsulaire, que les grandes circonscriptions de l’Eglise africaine coïncidaient avec celles de l’administration civile. Cette organisation apparaît dans les Actes du Concile de Carthage de l’année 258 : « Comme s’étaient réunis ensemble, plusieurs évêques venant des provinces de l’Afrique, de la Numidie et de la Maurétanie… ».

 

L'accroissement du nombre des chrétiens va entraîner naturellement un développement des institutions et des services de l'Eglise. Nous sommes dans le temps où le canon du Nouveau Testament s’est fixé. Se lisent et se méditent également dans les communautés chrétiennes ce qu'on appelle « Les Apocryphes ». Ce sont des textes mêlés de vérités et de faits merveilleux, qui serviront de bases aux sectes gnostiques et provoqueront des divisions. L'Eglise face à cette masse d'écrits plus ou moins suspects, en désignera 26, dont elle se porte garante. Elle déclare qu'ils sont inspirés. Les deux critères qui décidèrent du choix, furent essentiellement la catholicité et l'apostolicité.

Les communautés africaines eurent vraisemblablement vers 150-170 un évangile unique, appelé le DIATESSARON. Composé par Tatien, disciple de St Justin, l'Eglise Syriaque le tiendra en grande estime. Mais l'Eglise préféra garder les 26 textes, de ce qui forme toujours notre Nouveau Testament et son succès ne cessa de croître. Quiconque voudra désormais étudier le christianisme, devra s'y référer. Sur les bateaux, dans les caravanes, on va trouver des rouleaux de papyrus, contenant les textes, transportés par les missionnaires du Christ, parmi les objets usuels des Eglises ou des foyers chrétiens. Pour les croyants de ce temps-là, ce fut le trésor vivant, la source inépuisable, la somme des connaissances nécessaires. « Le premier article de notre foi », dira Tertullien, et qu'il n'y a rien que nous devions croire au-delà. Ce sont ces textes, que l’on demandera de livrer lors des persécutions. (traditores)

Entrons un court instant dans le merveilleux et la légende.

Certains ont émis le fait, écrit ou laisser dire, que Clément le Zélote avait reçu l’Afrique du Nord en partage et qu’il y avait annoncé l’Evangile. Et encore que sainte Photine, la Samaritaine, aurait converti les Carthaginois. Ni Tertullien, ni Cyprien, ni Augustin n’en parlent ! Il n’empêche que Carthage reçut très tôt le message christique. D’où viennent les prédicateurs ? De Rome, de Grèce, de Syrie, d’Asie mineure. Sur cette question Augustin a le mot juste : « C’est de toutes les régions de la Méditerranée, affirme-t-il, que l’Evangile est venu en Afrique ». (Epist. XLIII, 7).

Et les premiers martyrs en témoignent. Nous sommes en 180. La province proconsulaire d’Afrique du Nord était administrée par Vigellius Saturninus. « Il fut le premier à tirer le glaive contre les chrétiens », nous dit Tertullien. Les premiers martyrs Africains forment deux groupes distincts : l’un de Scilli (lieu non identifié), l’autre de Madaure.

Nous possédons le procès-verbal de l’interrogatoire, puis du martyre, de douze chrétiens mis à mort le 17 juillet 180 à Scilii. Ces hommes et ces femmes se nommaient Aquilinus, Nartzalus, Speratus, Donata, Cittinus, Secunda, Vestia, Veturius, Felix, Generosa et Januaria. Au proconsul Vigellius Saturninus, qui lui ordonne d’abandonner sa croyance, Speratus répond : « Nous ne craignons personne. Si ce n’est le Seigneur notre Dieu, qui est au Ciel. »

Ceux de Madaure étaient quatre, dont deux d’origine punique : Miggin, Sanamé, Lucitas et Nomphano. Le 7 mars 203, les martyrs de Thurburo Minus. Ils étaient six. Parmi lesquels, une jeune fille de l’aristocratie : Vibia Perpetua. Deux de ses compagnons étaient des hommes libres, Secondulus et Saturninus. Deux autres étaient des esclaves, Revocatus et Félicité. Le cinquième, Saturus, s’était livré, pour partager le sort de ses frères.

 

Vibia Perpetua, était une jeune femme de haute naissance, la fille de noble riche de la cité de Thuburbo, au sud de Carthage. Éducation brillante, beau mariage, un fils était né ; elle en attendait un autre. La vie s'ouvrait pour elle dans la douceur, mais elle avait rencontré sur sa route celui qui a dit : « Quiconque ne hait pas jusqu'à sa propre existence, n'entrera pas dans le royaume de Dieu ! ». Le coup de filet de la persécution, ramassa tout le lot de catéchumènes, pour la plupart très jeunes et de toutes conditions. Perpétue, patricienne, se trouva enchaînée à côté de Revocatus et de Félicité, esclaves. Deux jeunes gens, Saturninus et Secundulus étaient aussi du groupe, et bientôt Saturus, qui les avaient tous guidés dans la foi chrétienne, les rejoignit, pour partager leur sort.

 

A cette époque dans certaines régions d’Afrique on était très hostile aux chrétiens. Des manifestations éclataient de temps en temps, où la foule déchaînée, assiégeant les autorités, réclamait pour eux les châtiments, et contre la secte proscrite, hurlait en chœur : « Plus de cimetière pour eux... ! ». Ces cimetières étant les lieux habituels où les chrétiens se réunissaient pour la célébration de l’eucharistie sur la tombe d’un martyr.

 

À l'automne 202, après avoir passé quelques temps dans une geôle de province, où Perpétue, avait réussi à se faire baptiser, les chrétiens arrêtés se trouvaient rassemblés à la prison de Carthage, en instance de jugement. Après avoir passé l'hiver dans cette atmosphère d'exaltation et d'espérance, alors que le printemps approchait le procurateur Hillarianus, demanda de les faire comparaître devant lui.

 

« Prends en pitié, dit-il à Perpetua, les cheveux blancs de ton père, et la jeunesse de ton enfant . Sacrifie ! »

« Non. Je ne sacrifie pas. »

« Tu es chrétienne? ».

« Je suis chrétienne ! »  Ni les supplications de son père, témoin désolé de l'interrogatoire, ni la menace du supplice épouvantable, ne firent fléchir cette âme d'acier..

 

Leur martyre eut lieu le 7 mars 203, aux arènes de Carthage ; la foule dans l'amphithéâtre l'attendait. Ce fut la boucherie bestiale qu'on avait vue si souvent, dans de telles enceintes depuis 150 ans. Les uns furent tour à tour la proie d'un ours puis d'un léopard. Quant aux deux jeunes femmes, Perpetua et Félicité, ont voulu, pour mieux les insulter, leur faire subir un supplice peu usité.

 

On leur enleva leurs vêtements, on les enferma dans un filet, on les exposa ainsi dans l’arène. Mais la foule supporta mal le spectacle de ces deux femmes, dont l'une des deux sortait de couches, et dont le lait se perdait. On dû les rhabiller pour les ramener sur la piste. Une vache furieuse, lancée contre elles, les renversa mais ne les tua pas. Perpetue, se releva, attacha sa robe qui s'était fendue, releva ses cheveux, pour ne pas avoir l'air triste, puis apercevant sa compagne affaissée sur le sol, s'approcha d'elle, et l'aida à se redresser. La cruauté de l'assistance fut pour un temps vaincue : on la fit sortir par la porte des vivants. Au bout d'un instant, la foule se ravisant, exigea qu'on ramène les martyrs qui avaient échappé. Sarturus reparut et un nouveau léopard bondit sur lui, le couvrit de sang. Quant aux deux saintes femmes, un gladiateur fut chargé de les égorger, mais c'était un novice. Il frappa Perpétue au flanc, lui faisant une blessure affreuse. Alors, elle plaça elle-même la pointe du glaive sur sa gorge et ordonna au maladroit d'appuyer. Ainsi périt cette héroïne. Elle n'avait pas 22 ans.

 

Ces martyrs furent ensevelis à Carthage, et une basilique, la « basilica majorum », fut élevée sur leurs tombes. Elles furent retrouvées, en 1906, par le père Delattre. "L'Afrique du Nord, est pleine des corps des martyrs", dira plus tard Saint Augustin.

 

Autre cas bien significatif : celui de Lambèse. A l’occasion de l’avènement de Caracalla, un soldat refusa, un nom de sa foi, de porter la couronne de lauriers et de rendre hommage avec ses camarades à la divinité de l’empereur. Il fut mis en prison et décapité.

 

A la même époque, un berbère libyen, Victor I° de Leptis Magna, était pape (189-199) de l'Eglise catholique à Rome. Preuve de l'importance numérique et qualitative de l'Eglise en ces régions. Etait-il l’évêque de Leptis Magna ? On ne le sait pas ! Celui-ci affirmera le droit de regard de Rome sur toutes les autres Eglises. Il ordonna de réunir partout des synodes. Il se montrera très énergique à l’endroit des diverses tendances gnostiques ou monarchianistes ; le pluralisme n’était pas son genre : « On pense comme tout le monde », c’est-à- dire comme Rome, dira-t-il, ou on quitte l’Eglise » ! C'est un autre « maghrébin », Septime Sévère, qui dirigeait l'Empire romain. En 202, il émet un rescrit interdisant tout prosélytisme juif et chrétien. Le Maghreb donnera encore, par la suite, deux autres papes à l'Eglise, les saints Miltiade (311-314) et Gélase I° (492-496).

 

En Afrique, l'accroissement du nombre des chrétiens, entraîna naturellement un développement des institutions et des services de l'Eglise. Les grandes communautés du temps de Septime Sévère ou d'Aurélien, ne se comparent pas au noyau des croyants des origines, ni même aux premières Eglises de quelques centaines de fidèles. Un fait significatif, de l’importance et de la vitalité de la communauté chrétienne : Agripinus, premier évêque connu de Carthage, parvint à réunir autour de lui, en cette ville, 70 évêques d’Afrique Proconsulaire et de Numidie. Ce fut le premier Concile Africain mentionné par l’histoire. Il se tint entre 218 et 222.

 

Mais si admirable que se présente à nous cette Eglise, il ne convient pas de l'idéaliser et de fermer les yeux sur les difficultés que rencontrent les évêques et les chrétiens de ce siècle. L'homme reste un homme, même quand l'Esprit de Dieu est tout proche de son âme, dans une atmosphère troublée, à travers des écueils innombrables. Il ne faut rien de moins qu'une sagesse surnaturelle pour diriger fermement la barque de Pierre et celle des Eglises locales.

 

Les difficultés tiennent à de multiples causes. Il en est de doctrinales, de tactiques, et de psychologiques. D'une part, un désaccord s'insinue plus ou moins net, entre la foi populaire, qui a pour la plupart gardé ses anciennes croyances païennes et la théologie catholique. C’est pour cela que, quelques siècles plus tard, elle ne verra dans l’Islam, qu’une de ces religions, qu’elle a l’habitude d’assumer…

 

D'autre part, à la menace de fissures, dans l'unité sociale, commence à s'ajouter, celle d'une fissure dans l'unité spatiale de l'Eglise. Bien entendu, les vieilles hérésies du IIe siècle continuent : le montanisme auquel Tertullien apporte son appui inquiète ; par ailleurs le gnosticisme en pleine désagrégation, pullule et s’émaille en chapelles, avec ses groupes de fidèles, ses églises, son clergé, ses évêques. Alors, comment fédérer cela, d’autant que le comportement de Tertullien est dans tous les esprits.

 

 

TERTULLIEN

On ne peut parler sans sympathie, ni sans miséricorde, de ce « pauvre grand  homme ». On va oublier les phrases épouvantables, que dans la seconde moitié de sa vie, la rébellion et la colère lui feront crier contre l’Eglise Mère, dont il avait bu le lait et si magnifiquement chanté l’amour et la gloire.

Né vers 160, Quintus, Septimius, Florens, Tertullianus a vécu à Carthage. Fils d’un centurion proconsulaire ; d’après saint Jérôme, ses parents sont tous deux païens ; il fait des études vastes et sérieuses. Du droit romain, il assimile la substance et comme avocat, connaît de grands succès. Converti au christianisme vers l’âge de 30 ans, rompant d’un coup, avec un passé, dont il a avoué qu’il était orageux : « J’aime mieux ne pas tout dire, que de réveiller ces souvenirs »… On pense qu’il est marié et qu’il reçoit la prêtrise. Très vite il va apparaître comme le personnage le plus en vue de l’Eglise Carthaginoise. Pendant 20 ans, vers 210, il est à la pointe du combat chrétien. « On ne naît pas chrétien, on le devient ». (Sur le témoignage de l’âme, 1).

Il aurait été intéressant de savoir qu’elle était sa position au sein de cette Eglise, pour déterminer ceux à qui il s’adressait : ses traités étaient-ils destinés au grand public ou à des familiers ? D’autres questions intéressantes se posent. Par exemple : comment Tertullien fit-il pour passer « au travers » de plusieurs vagues successives de persécutions ? Car l’époque à laquelle il vécut, est une période charnière pour les deux grandes civilisations que sont Rome et Carthage. Fondamentalement différentes l’une de l’autre, une synthèse va pourtant bientôt s’opérer, Tertullien sera le premier à la tenter. Carthage est alors comme la « seconde capitale » de l’empire romain ; c’est une ville active et cosmopolite. Tertullien est investi d’une « mission théologique », celle de guider les chrétiens, celle de leur permettre de suivre le vrai chemin du christianisme, sans se laisser tenter par les doctrines païennes (et parfois pas aussi éloignées du christianisme que ce que l’on pense), mais aussi d’opposer l’orthodoxie, aux hérésies diverses (là aussi, la frontière est parfois très mince). C’est de lui que nous tenons des renseignements de première main sur les communautés chrétiennes d’Afrique.

Mais Tertullien va se « convertir » à l’hérésie montaniste.

Ce mouvement s’était constitué à Carthage en une chapelle qui rassemblait des fidèles animés d’un enthousiasme religieux, en quête de prophéties et d’extases, dont ils se disaient favorisés, se prévalant aussi d’un illuminisme qui inquiétait le clergé…, prêchant un rigorisme moral, avec des pénitences et des jeûnes nombreux. Dans l’attente d’une fin du monde, qu’ils annonçaient toute proche, ils recommandaient en particulier la continence absolue. Prêchée par Montan, en Asie Mineur et après s’être largement diffusée dans cette région, elle atteignit son apogée en 172. Elle se propagea aussi en Occident, ainsi qu’à Lyon et à Rome, où le Pape Eleuthère (174-189) la condamna.

Quelle était cette doctrine ? Les Montanistes, attendaient comme prochaine, l’apparition terrestre de la Jérusalem céleste. Le Christ revenait et allait établir un règne de mille ans, prédit par l’Apocalypse. C’est en tant que prophète du Paraclet, que Montan prétendait apporter son message et c’est désormais l’Esprit de Dieu lui-même, qui se révélant directement dans la prophétie, conduirait ses fidèles, appelés « les spirituels ». Tertullien se laissait séduire par les discours de cette Eglise Charismatique, cette église des saints, où le prophète devait prendre la place du clerc, où le Paraclet devait animer une chrétienté libérée de cette hiérarchie pusillanime et trop encline aux intérêts de ce monde. Pour lui, le dogme chrétien n’était nullement ébranlé par la nouvelle prédication, et il se trouvait même confirmé.

Pourtant dans un premier temps si l’on se penche sur son œuvre, on peut dire de lui, qu’il est le premier grand théologien et le premier grand moraliste chrétien. Sa carrière d’auteur commença par un triptyque apologétique : Ad nationes, Apologeticum, De testimonio animae. C’est surtout son Apologeticum (en grec cela signifie, plus ou moins, le fait de se défendre en justice), qui nous intéresse ici.

Le « plaidoyer muet », c’est en effet le plaidoyer, que les chrétiens auraient pu faire, s’ils avaient eu la possibilité de se défendre en justice, ce qui n’était pas le cas, d’où le « muet », était adressé aux gouverneurs de provinces. On peut le décomposer en trois ensemble : Premier temps : Préambule : Tertullien fait le procès des procès, contre les chrétiens, il dénonce les anomalies procédurales. Second temps : il montre l’innocence des chrétiens et réfute les accusations que l’on porte contre eux. Non seulement il dénonçait alors comme étant fausses, les « rumeurs », qui couraient alors au sujet des chrétiens, mais en plus, il les retournera contre les païens. Il insère aussi tout un pan doctrinal à son exposé ; il insiste sur quelques grands points propres au christianisme (monothéisme, démonologie, christologie, doctrine sociale et politique). Troisième temps : parallèle entre le philosophe et le chrétien, entre l’héroïsme païen et le martyr chrétien. Il termine en demandant plus de justice pour les chrétiens au cours de leurs procès. « Allez-y, bons gouverneurs, d’autant plus agréables à la populace que vous lui sacrifiez des chrétiens ! Torturez, suppliciez, condamnez, écrasez ! La preuve de notre innocence, c’est votre ignominie… Mais plus vous nous fauchez, plus vous nous multipliez : c’est une semence que le sang des chrétiens ! » (Apologétique, 50, 12-14).

Plus tard, Tertullien adressa une « Lettre ouverte » au gouverneur Scapula, dans laquelle il revendique la liberté du culte pour les chrétiens, et insiste sur la « marge de manœuvre » des gouverneurs au sujet des persécutions.

Grand théologien et grand moraliste, Tertullien indique aux chrétiens la « discipline » qu’ils doivent suivre ; c’est-à-dire comment, les chrétiens doivent mener leur vie morale, en tout, ce sont près de 15 traités, qui nous montrent d’ailleurs l’évolution de la pensée de Tertullien.   D’autres ouvrages portent essentiellement sur la « règle de foi », c’est-à-dire sur une description approfondie des dogmes. Notons encore son ouvrage ayant pour titre : De Pallio (Sur le manteau), le plus court de ses livres, composé dans les années 209-211 ; il présente une défense du manteau grec , le pallium, qui devait remplacer, pour les chrétiens, la très officielle toge romaine.

Ce changement devait symboliser pour « le chrétien », citoyen et sujet de l’Empire, la conversion à « une philosophie nouvelle et meilleure ». Tertullien aborde la position du chrétien, devant les progrès de la romanisation et sa place dans la vie de la cité, sous la tutelle romaine. Tertullien y explique donc, pourquoi il a abandonné la toge pour le manteau. La théologie de Tertullien n’est pas le résultat d’un projet préalablement établi. C’est une « somme », la première dans l’histoire du christianisme, qui présente presque toujours un caractère polémique, motivée par les circonstances.

Ses positions contre la philosophie ont parfois été jugées trop sévèrement ; en fait, il ne dénonce pas la philosophie en elle-même, mais l’usage qu’en font ses contemporains gnostiques. Il ne renie d’ailleurs pas complètement son paganisme antérieur, en tous les cas, pas la culture qui l’accompagne, ses lectures étant principalement des œuvres de Sénèque et de Cicéron. Il faut plutôt penser que sa foi s’est greffée sur cette culture. Son style est parfois surprenant, son goût pour un certain maniérisme, ses tournures quelquefois violentes, ses artifices de langage semblent en contradiction avec ce qu’il professe. Mais pour prouver la vérité, l’expérience démontre que la simplicité ne suffit pas…

C’est lorsque Calliste, évêque de Rome, publie un édit en 217 admettant à la pénitence « tous les péchés », que Tertullien explose. C’est qu’en cette première moitié du IIIe siècle, nous l’avons vu, la vie chrétienne se caractérise par une rigueur et un ascétisme développés. Le célibat apparaît comme un modèle de vie plus valable que le mariage. Les femmes vierges ont rang d’honneur dans l’Eglise, l’ordre des diaconesses s’affirme. Le luxe excessif est condamné, la nourriture doit être simple, l’alcool consommé avec modération. Si les sports et les bains publics sont autorisés, c’est à condition qu’ils ne mènent pas à la promiscuité et les spectacles sont interdits à cause des « passions idolâtres qu’ils suscitent ». C’est alors que Tertullien, qui est désormais en « recherche de la voie étroite », crée lui-même, un schisme, dans la secte.

 

Après en avoir examiné les thèses, Augustin, décharge le célèbre polémiste et ses adeptes de toute accusation d’hérésie. La communauté des « Tertullianistes », devait subsister obscurément à Carthage. Au début du Ve siècle, ils avaient encore une basilique, où leurs réunions étaient fort semblables à celles des catholiques, la seule différence étant que, au cours de ces offices, place était donnée aux fidèles qui bénéficiaient du charisme de visions et d’extases.

Puis les derniers descendant de la secte se réconcilièrent avec l’Eglise catholique. Que ce soit Augustin et surtout Cyprien ils le nommèrent tous deux : « rude et passionné ». C’est ainsi qu’ils définissaient le génie de leur compatriote. « Premier prosateur d’art du christianisme latin », il a dressé, avec son œuvre d’une importance majeure, le « premier monument des lettres latines chrétiennes ». Meilleure représentation avec Apulée du stylisme africain, il est un des auteurs de la littérature latine chrétienne, qui tant pour ses idées que pour son œuvre, compte parmi les plus étudiés. Apulée est un auteur du IIe s, originaire d'Afrique, un des premiers exemples d'une carrière littéraire entièrement faite en dehors de Rome. C'est un esprit brillant, universel, bien dans la ligne du mouvement de la Seconde Sophistique. Né vers 125, d'une famille riche de Madaure (en Numidie, dans l'actuelle Algérie), il fit d'abord ses études à Carthage, où il apprit l'éloquence latine, avant d'aller chercher à Athènes un enseignement philosophique supérieur, de voyager beaucoup, puis de retourner en Afrique. Carthage deviendra sa résidence habituelle et où il mourra après 170.

En se développant, l'Eglise va perdre peu à peu son caractère de minorités héroïques. On verra ainsi plusieurs évêques et quelques théologiens s’égarer en des voies étranges, et il ne sera pas toujours facile, « ni de les faire entrer au bercail, ni de les en expulser ». D'autres difficultés vont surgir, d'un caractère assez différent, car au lieu de sortir de l'Eglise officielle en fondant des sectes, les hérétiques du IIIe siècle, vont s'accrocher à une soi-disant fidélité, et tout en prétendant rester dans l'orthodoxie, vont modifier a leur guise, les dogmes officiels.

 

Notons toujours cette désagrégation, dans la communauté ecclésiale, annonçant l’affaiblissement de la foi chrétienne lorsqu’elle sera affrontée à l’arrivée de l’Islam…Hérésies nombreuses, diverses dans leur formulation, qui conduiront plus tard, bien plus tard, lors de la conquête musulmane à un tel affaiblissement de la foi en Christ, qu’il sera facile de les soumettre et ainsi de presque éradiquer l’Eglise du Christ. Il ne faut jamais oublier cela, quand on parle du déclin de l’Eglise en Afrique de Nord au VIe-VIIe siècle.

 

Donc, hérésies nombreuses dans leur formulation, mais qui, toutes se rapportent au problème fondamental des personnes divines et de leurs rapports entre elles, ce qui, souvent, inclut des erreurs sur la réalité même du Christ. On en saurait toutes les énumérer. Et pourtant les plus répandues en cette période de l’Eglise en Afrique : « le modalisme », soutient qu’il y a en Dieu qu’une seule et même personne (et non pas trois êtres individualisés), Personne qui est appelée successivement Père, Fils et Esprit Saint, selon les « modes » de son action.

 

« L’adoptionisme », développé par un rude corroyeur de Byzance, Théodote. Lui, prétend que Jésus n’est qu’un homme, qui fut adopté par Dieu. « Le subordinationisme », courant hérétique qui débouchera dans « l’arianisme », tend à placer le Christ en dessous du Père, dans un rôle second. Ce sont là des querelles qui nous paraissent ne devoir intéresser qu’un lot minime de théologiens ; mais c’est à l’honneur des chrétiens de ces temps-là, de les avoir prises au sérieux avec tant de violence.

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Aussi c’est sous la clarté du martyre, qu'il faut considérer cette Eglise d’Afrique : elle seule permet de mesurer exactement ce qui est dans l'ombre, et ce qui se vit dans la lumière. Ce n'est pas du seul Cyprien, c'est de l'Eglise entière qu'on peut dire ce qu'écrivait au siècle suivant, saint Augustin : « Si sur cette vigne féconde, il y a quelque chose à émonder, le père céleste s'en est chargé. Il a tout purifié par la mort.». Quel que soit l'angle, sous lequel on considère le christianisme, cette époque marque une étape. L'Eglise va éprouver le besoin de stabiliser ses coutumes, de concrétiser sa tradition.

 

Sur le plan local, à l'intérieur de chaque communauté, la hiérarchie ecclésiastique s’est développée. Au troisième siècle le clergé comprend en général sept classes : évêques, diacres, sous diacres, acolytes, lecteurs, exorciste et portier. Mentionnés exclusivement dans l’Eglise d’Afrique, il faut signaler une institution originale : les seniores laici, les « Anciens Laïques ». Il s’agit là de fidèles, dont la charge ne s’achetait pas, mais qui étaient nommés par élections. Ils constituaient une instance de contrôle et leur rôle était en particulier de présider les réunions de la communauté.

 

Tout se passait comme si, l'Eglise pressentait que le jour viendrait, où elle aurait à relayer l'empire défaillant à sa tâche. Elle s'y préparait. C'est ainsi que le système territorial sur lequel repose l'organisation ecclésiastique, tend à se hiérarchiser. En principe, chaque communauté avait à sa tête un évêque, mais les limites de son autorité étaient extrêmement variables.

 

Il y avait des Eglises très étendues et d'autres minuscules quant à leur circonscription. Peu à peu, les délimitations se font et la hiérarchisation s'amorce. Les évêques des petites communautés, ceux des bourgades, et des villages, se placent plus ou moins dans un rôle de second rang ; on les appelle des chorévèques ; peu à peu leur autorité décroîtra. Alors que d'autres évêques, ceux des grands centres, voient augmenter la leur ; ils bénéficient d'une primauté de fait. Dans bien des cas, les chefs de communautés ne sont plus des évêques, mais des prêtres ; c'est l'origine de l'organisation paroissiale hiérarchisée. Et ce qu'il y a de très important, c'est que tout naturellement, cette organisation épiscopale, se moule de plus en plus, sur les cadres impériaux. La circonscription ecclésiastique, dans la plupart des cas, s'identifie à la province romaine ; au début du IVe siècle, les conciles de Nicée et d'Antioche, affirmeront formellement, que l'évêque de la métropole provinciale, a le pas sur tous ceux de la contrée.

 

D’ailleurs avec la mort de Septime Sévère, lorsque la persécution se calma, ses successeurs ne manifestèrent aucune hostilité aux chrétiens. Il en résulta une accalmie de 40 ans, au cours de laquelle le christianisme se propagea de façon prodigieuse.

 

Cette évolution tend donc à installer, à côté de l'organisation impériale, une organisation chrétienne ; et à côté des hauts fonctionnaires de Rome, des autorités chrétiennes. Le jour viendra où échappant aux mains débiles des premiers, le pouvoir passera à celle des seconds. D'autant que, dans une époque où la décadence de la fonction publique est patente dans tout l'empire, les cadres chrétiens s'y révèlent excellents. Ces évêques, qui assument pratiquement toute la responsabilité de leurs communautés, supportent avec une fermeté héroïque le pouvoir si lourd, qui pèse sur leurs épaules.

 

Au moment où l'empire est tiraillé par des forces de dislocation, où l'on voit des régions entières faire sécession, l'Eglise tend de plus en plus à une unité hiérarchique et organique. Un des moyens qui se développera au cours du IIIe siècle est le Concile où le Synode, qui existait déjà au siècle précédent, mais qui devient une habitude constante. Chaque fois qu'une difficulté se présente, les évêques et les délégués des communautés se réunissent et prennent ensemble des décisions. A l’automne de 256, celui de Carthage rassembla 87 évêques, que l’on peut estimer à une centaine, en comptant ceux qui n’ont pas répondu à l’appel pour des raisons diverses.

 

De cette unité, Rome en est le vivant symbole. L'Eglise de la ville éternelle, et son chef, le Pape, sentent fortement la prééminence que leur assure la plus vénérable tradition, mais aussi la responsabilité qui leur incombe vis-à-vis de la chrétienté tout entière. L’évangélisation progresse, l’organisation ecclésiastique devient plus efficace, et le christianisme commence à briller intellectuellement. Mais l’Empire romain, décadent, veut réunifier la population autour du culte impérial. La bataille est inévitable. Le christianisme, même s’il n’a pas de statut officiel, est maintenant profondément ancré dans la société païenne. « L’Eglise marque avec de l’eau, revêt avec l’Esprit Saint et nourrit avec l’eucharistie » écrira Tertullien.

 

C’est alors que les habitants sont appelés à resserrer les rangs autour du culte impérial, principal facteur de cohésion. Or, la religion des chrétiens leur interdit de participer à ce culte. L’ère des persécutions générales contre les chrétiens s’ouvre. Elle vise l’élimination totale, sinon des chrétiens eux-mêmes, du moins du christianisme. L’empereur a ainsi trouvé un moyen infaillible pour repérer les chrétiens : les morts sont nombreux, ceux qui apostasient aussi.

Le premier coup vient de l’empereur Dèce : à la fin décembre 249 ou au début janvier 250, il promulgue un édit, qui oblige tous les citoyens à accomplir un geste cultuel, en faveur des dieux officiels. Aucune communauté chrétienne ne demeura hors des atteintes officielles. Celles d’Afrique furent très particulièrement visées. Les passions populaires restaient vives, sur notre terre de dur soleil. Il y eut dès le début de la persécution, des scènes barbares, où les autorités laissèrent les foules, agir à la guise de leur cruauté.

On lapida, on brûla dans les rues de Carthage et dans de nombreux villages. On arracha de leurs demeures, de malheureux chrétiens inoffensifs, ce qui allait plus loin, que les ordres de l’Empereur, et ligotées, ces victimes furent jetées sur des fagots arrosés d’huile, auxquels, en hurlant, quelque voyou mettait le feu. Un prêtre, récemment marié, vit brûler ainsi sous ses yeux, sa jeune femme, et lui-même roué de coups, fut laissé pour mort.

A Carthage, des clercs, saint Lucius et saint Montanus furent décapités. A Lambèse périrent Marien et Jacques ; à Utique, un groupe de trois cents fidèles, ayant à leur tête l’évêque Quadratus, auraient, selon Prudence, été jetés dans la chaux vive, d’où le nom de « Massa Candida », « la masse blanche », qui leur restera pour l’éternité. De nombreux évêques , exilés l’année précédente, furent ramenés devant les magistrats, interrogés à nouveau, et cette fois condamnés à la peine capitale. Le plus célèbre de tous, fut le chef de l’Afrique chrétienne, un des Pères de l’Eglise, saint Cyprien.

 

 

CYPRIEN DE CARTHAGE

 

Cyprien né à Carthage, dans le paganisme, était fils d'un sénateur. Son éducation, digne de son rang, fit briller l'heureux génie dont il était doué. Il était tout entier aux idées de gloire et de plaisir, quand un prêtre chrétien, homme de haute distinction, nommé Cecilius, rechercha sa compagnie, dans le but d'attacher à la foi chrétienne un jeune homme de si grand mérite. Cyprien eut vite l'esprit convaincu par les sages raisonnements de Cecilius, mais son cœur frémissait à la pensée du détachement exigé par l'Évangile. Comment lui, Cyprien, élevé dans les honneurs, objet de l’admiration universelle, lui, libre d’aspirer à toutes les jouissances et à tous les triomphes, pourrait-il rompre ses chaînes et subjuguer ses passions ? Le combat était rude en son âme, mais sa conscience lui criait sans cesse : « Courage Cyprien ! Quoi qu’il en coûte, allons à Dieu » ! Il obéit enfin à cette voix et reçut le baptême. Dès lors Cyprien devint un autre homme : la grâce lui rendit tout facile et l’accomplissement de l’évangile lui parut clairement, être la vraie sagesse. Il vendit ses vastes propriétés et en donna le prix aux pauvres ; son mérite l’éleva, en peu de temps, au sacerdoce et à l’épiscopat.

 

La population chrétienne de Carthage tressaillit de joie en apprenant l’élévation de Cyprien au siège épiscopal de cette ville ; elle comprit qu’au moment où la persécution allait s’élever, menaçante et terrible, le nouvel évêque serait un modèle et un guide. Souvent en parlant de Tertullien, dont il admirait les œuvres, il disait à son domestique : « Donne-moi le Maître ! ». Car chaque jour il lisait quelques pages du grand Africain.

 

Cependant, les chrétiens vont se déchirer sur le pardon à accorder aux apostats. Cyprien de Carthage défend une politique de réintégration, à des conditions sévères. Mais c’est encore une position trop molle aux yeux d’un groupe qu’on qualifierait aujourd’hui d’intégriste, qui fonde une Eglise schismatique. A Rome, l’évêque Corneille rencontre le même problème. Adepte d’une politique de tolérance, il provoque la fureur de Novatien, un prêtre qui avait assuré l’intérim pendant la vacance du siège de l’évêque en 250. Un nouveau schisme s’ensuit, qui se répand dans tout l’empire. Néanmoins, les apostats repentants sont généralement réintégrés et le christianisme poursuit sa progression. S’il a un tempérament de feu, Cyprien sait garder la mesure ; type même du grand évêque, chef incomparable, rayonnant par son action bien au-delà de l’Afrique, c’est une âme d’une hauteur admirable, le modèle même du chef chrétien.

Valérien, arrivé au pouvoir en 253, va déclencher la seconde persécution générale en août 257. Un premier édit, interdit le culte chrétien et les réunions dans les cimetières, et intime l’ordre aux évêques, aux prêtres et aux diacres de sacrifier aux idoles. Les païens, voyant de quelle importance serait pour eux, la capture de celui qui était l'âme de la résistance chrétienne, recherchèrent le pasteur, pour désorganiser plus facilement le troupeau. Mais Cyprien, voyant combien sa vie était utile aux âmes confiées à ses soins, prit le large, trouva une retraite sûre, pour échapper aux recherches policières. Son Eglise avait besoin de lui, de son autorité, de sa force.

De sa retraite il remplit admirablement son devoir apostolique, par ses lettres, ses exhortations, l'administration des sacrements. Exilé en 257, dans ses terres à Curube

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