Messe de Requiem

Publié le par Mgr Ellul

Homélie pour la messe de Requiem des défunts d’Algérie et d’Afrique du Nord - 4 novembre 2006.

 

Frères et Sœurs,

 

 

        Nous célébrons  l’Eucharistie pour nos chers défunts en la fête de St Charles Borommée, mort en 1584, qui fit tant fait pour mettre en pratique le Concile de Trente. C’est à l’apport spirituel de ce concile et des conciles qui suivront, que se sont nourris dans la foi au Christ ressuscité, ceux dont nous célébrons la mémoire et qui reposent dans nos cimetières d’Algérie et d’Afrique du Nord. Nous élevons une fervente prière pour que le Seigneur, Dieu de tout Amour, les garde dans sa paix. 

A entendre ces jours-ci parler du  rite ancien, de la messe en latin, de « retour en arrière », nos parents, grands-parents et arrières grands-parents, auraient eu à la fois une attitude interrogative et auraient souris d’entendre les commentaires que la presse et la télévision on en font actuellement.

Eux qui n’ont connu que le rite, dit de Saint Pie V, ils viendraient nous dire bien haut, que même si certains ne comprenaient pas très bien ce qui se disait, alors qu’ils avaient des missels qui traduisaient les prières de la messe en latin, ils pourraient témoigner, que celle à laquelle « ils assistaient », comme l’on disait dans le temps, ne les avaient pas empêchés d’avoir la foi chevillée au corps, mais surtout la volonté de former des communautés vivantes, et en un sens, ils avaient commencé à mettre en pratique, ce qui sera préconisé par le Concile de Vatican II. D’autant que la participation des fidèles, ne serait-ce que par leur nombre et leurs prises de responsabilités paroissiales, donnait une Eglise bien vivante et priante.

Dans nos différentes paroisses d’Algérie et d’Afrique du Nord, ils ont eu à cœur, avec le clergé local, d’annoncer la résurrection du Christ. Malheureusement, nous le savons, il ne nous était pas permis de proposer l’Evangile à nos frères musulmans, cela étant interdit par les lois républicaines du temps. Il n’en reste pas moins, que nous avions autant de considération pour eux, que pour nos amis Israélites. Et avant la Guerre d’Algérie, les relations étaient bonnes, même si chaque communauté vivait sans vrai partage religieux, mais dans l’amitié et du respect.   

 Rappelons-nous les efforts de tous nos vicaires, pour nous faire aimer la liturgie, et le soin apporté par les religieuses, pour que nous puissions être en prise directe avec le sacrifice eucharistique qui se célébrait à l’autel ; nos chants, les célébrations de l’office des Vêpres, du Mois de Marie, les conférences spirituelles et des communions pascales. Et le travail apostolique dispensé par les patronages d’alors ! N’oublions pas l’aide apportée  aux nécessiteux ou dans les hôpitaux, comme le Christ lui-même l’aurait fait.

Oui, des communautés chrétiennes dignes de ce nom, conduites par des curés qui avaient un grand souci de nourrir spirituellement leurs fidèles, où l’on vivait dans nos paroisses, comme dans une grande famille, avec les groupes d’Action Catholique et toutes les activités spirituelles que nous avons connues.

Puis vient le départ de 1962.

Avec la fin du Concile de Vatican II et le renouvellement nécessaire qu’il fallait réaliser dans l’Eglise universelle, notre retour sur le sol de France, les difficultés multiples auxquelles nous étions affrontées, nous n’avions pas le loisir de nous occuper de liturgie. D’autant que nous avions perdu nos communautés chrétiennes respectives, et que nous devions nous insérer dans celles que la vie, au gré des déplacements, nous avaient assignée.

Nous avons rejoint nos frères chrétiens, et pour la plupart nous avons été bien accueillis, mais désolés et interrogatifs d’être soumis à tant d’incompréhensions et de changements. La plupart d’entre nous ne comprirent pas et s’ils ne quittèrent pas l’Eglise, ils s’abstinrent de pratiquer ou rejoignirent des communautés qui bientôt deviendraient dissidentes.

Nous, nous sommes restés dans l’Eglise et chacun d’entre-nous, à notre niveau, nous avons essayé de maintenir une liturgie vivante, priante, et d’y participer comme l’Eglise nous le demandait.

Il ne faut quand même pas oublier, pour être dans la vérité, que les plus anciens et certains d’entre nous avec, ne comprirent pas les changements que l’on nous imposait. « Le Concile le demande », phrase trop souvent entendue, alors que c’était la fantaisie de certains qui prenait le pas, vidant de son sens l’Eucharistie célébrée. Pouvions-nous admettre que chaque célébrant agisse à sa fantaisie ? Que l’on supprime d’un revers de main, des siècles de Tradition ?

Mais ce qui était insupportable, c’était que « le politique », ou plutôt « la politique », prenait le pas sur la Tradition et ce que demandait l’Eglise. Combien d’entre-nous, décédés depuis, ont été exclus de la paroisse où ils essayaient d’être en communauté, uniquement parce que nous venions d’Algérie ? A d’autres au contraire on proposait de se servir de leur expérience, pour animer des groupes moribonds. Notre dynamisme et notre amitié firent le reste. Tant de souffrances, de racisme, de rejet, qui commençaient à s’estomper, et qui remontent à nos mémoires depuis quelques semaines, en écoutant et en lisant les commentaires concernant le retour de la messe de St Pie V.

Mais nous, nous serons fidèles à l’Eglise et nous ferons ce que l’Eglise nous demandera. Nous avons connu les deux rites. Et alors ? C’est vrai que nos célébrations actuelles sont d’une approche plus compréhensible, vues de l’extérieur, pour ceux qui ont perdu l’habitude d’y participer.

Ce qui est également vrai, c’est que nous n’avons pas totalement mis en pratique ce que le Concile préconisait. Si l’on avait laissé des célébrations en langue latine, comme la Constitution sur la Liturgie le proposait, et ce dès sa parution… si nous avions continué, comme nous le faisons cet après-midi, à chanter quelques fois la « Kyriale » latine, nous n’en serions pas là.

Permettez-moi de citer quelques phrases du Cardinal Ratzinger, en octobre 1998, devenu depuis le Pape Benoît XVI :

(…) « En agissant ainsi, on finira par renverser les intentions du Concile. La position du prêtre est réduite par quelques-uns au pur fonctionnel. Le fait que le Corps du Christ tout entier est le sujet de la liturgie est souvent déformé au point que la communauté locale devient le sujet auto-suffisant de la liturgie et en distribue les divers rôles. Il existe aussi une tendance dangereuse à minimiser le caractère sacrificiel de la Messe et à faire disparaître le mystère et le sacré, sous le prétexte, sois-disant impératif, de se faire comprendre plus facilement. Enfin, on constate la tendance à fragmenter la liturgie et à souligner exclusivement son caractère communautaire, en donnant à l’assemblée le pouvoir de décider sur la célébration ».(…)

 

On ne peut pas toucher impunément au trésor liturgique de l’Eglise, comme si cela appartenait à quelques initiés. Bien sûr, il faut évoluer, aller de l’avant, mais il faut aussi respecter les catholiques qui venaient dans nos églises, et qui peu à peu se sont éloignés. On entend dire, çà et là, que nous ne sommes pas là pour faire nombre. Là n’est pas la question. Le vrai problème est celui de proposer la foi, de faire rayonner l’évangile et où voulez-vous que l’on entende la Parole de Dieu, sinon plus particulièrement dans les célébrations de la foi chrétienne, lors des célébrations de baptêmes, de mariages ou d’obsèques. Car il faut également penser aux jeunes générations qui souvent ne savent même plus les prières.

Voilà Frères et Sœurs, ce qu’il convenait de confier au Seigneur en faisant mémoire, en repensant à ce qu’avaient vécu en Algérie, en Afrique du Nord,  nos parents et grands-parents, et au cheminement que nous avons fait, depuis que nous sommes revenus d’Algérie.

Que nos chers défunts, avec les évêques qui annonçaient le Christ Ressuscité, aidé par tant de prêtres, de religieux et de religieuses, qui nous ont aidé à posséder les premiers rudiments de la foi, soient associés à notre prière.

Merci pour cette foi vivante que vous avez mis en nos cœurs.

Merci pour l’obéissance envers l’Eglise et le Saint-Père.

Merci pour la vie que vous nous avez communiquée.

Merci pour tout ce que nous sommes.

Qu’ils reposent dans la paix.

Amen.

Mgr Jean-Pierre Ellul.

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