Miséricorde 5

Publié le par Mgr Ellul

5ème Homélie

 

Vendredi 21 avril 2006

 

 

 

Lorsqu’il se lève, de très bonne heure, le mistral souffle fort. En ce vendredi, il médite sur les souffrances du Christ. Il n’est pas chez lui, car il ne peut plus y demeurer, tant l’odeur agresse l’odorat le plus endurci. Son secrétaire qui l’a entendu, à déjà tout préparé. Soutane, souliers, le flambeau de cire qu’il tiendra tout à l’heure à la main. On est allé de l’autre côté du Vieux-Port, aux Galères, chercher une corde qu’il mettra à son cou. Les prières de Matines et de Laudes achevées, il est prêt pour la célébration de tout à l’heure. Un fort mistral continue de soulever la poussière.

 

Non, il ne mettra pas ses souliers, non, il restera tête nue ; non, il fera tout, comme le fit St Charles Borromée. Il prend une grande croix. Il est 10 heures du matin, en ce vendredi 1er novembre 1720, premier vendredi du mois.

 

En cette fête de Toussaint, qui rassemble une foule assez grande, malgré la peste qui vient de décimer la moitié de la population, Mgr Henri-Xavier de Belsunce de Castelmoron, évêque de Marseille, sort de l’hôtel du président Le Bret, qu’il habite encore, tant les cadavres s’entassent devant son évêché. Il arrive sur le Cours, où il a réuni les survivants de son clergé. La foule est considérable, çà et là, on entend des sanglots.

 

Il s’avance au milieu de ses diocésains, marqués encore par la maladie, les pieds nus, une corde au cou et tenant la croix entre ses mains. Il marche lentement et se dirige vers un autel dressé en plein air, à l’extrémité du grand cours, qui coupe à angle droit la Canebière. Il s’agenouille sur le sol, pose la croix sur l’autel et tenant un cierge à la main, il fait d’une voix forte, amende honorable et consacre la ville et tout le diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Dès ses premiers pas, le mistral est tombé.

 

Alors qu’il célèbre le sacrifice du Christ, pour les morts et pour ceux qui ont réchappé de ce fléau, qu’il parle de la Miséricorde du Seigneur Jésus pour son peuple, il pense à ce que lui a confié, de la part du Christ, Sœur Anne-Madeleine Remuzat, religieuse au Premier Monastère de la Visitation de Marseille.

 

 « J’ai compris lui a-t-elle fait dire, par sa supérieure, que la Miséricorde du Seigneur, avait eu plus de part que la justice, au dessein qu’il s’était proposé, en affligeant la ville de la contagion ; qu’il voulait purger l’Eglise de Marseille, des erreurs dont elle est infectée ; qu’il lui avait ouvert son Cœur adorable, comme la source de toute vérité, et qu’il demandait une fête solennelle, au jour qu’il s’est choisi lui-même, c’est-à-dire, le lendemain de l’octave du Saint-Sacrement, pour honorer son cœur. Qu’en attendant qu’on lui rendit l’honneur qu’il demandait : il fallait que chaque fidèle, se dévouât, par une prière au choix de l’évêque, à honorer selon le dessein de Dieu, le Cœur Adorable et Miséricordieux de son Fils ; que par ce moyen, ils seraient délivrés de la contagion, et qu’enfin tous ceux qui s’adonneraient à cette dévotion, ne manqueraient de secours, que lorsque ce Sacré-Cœur manquerait de puissance".

 

            Il aurait peut-être dû l’écouter plus tôt. Car pendant les quarante heures, avant le carême de 1718, le Saint-Sacrement étant exposé dans l'église des Pères Cordeliers et alors qu'une foule nombreuse s’y trouvait, Jésus se montra visiblement, dans l’Hostie, regardant les fidèles rassemblés avec tant d’amour, que personne ne put soutenir son regard. C’était juste quelques mois, avant l’arrivée du Grand Saint-Antoine, le navire qui apportera la peste à Marseille, le 25 mai 1720. Ecouter ce qu’elle lui avait fait dire de la part du Seigneur, par son directeur spirituel le Père Millet, de la Compagnie de Jésus, mais également par la Mère Nogaret, sa supérieur. Il le voulait bien, il le désirait même, allant lui-même demander conseil de la part du Seigneur à Anne-Madeleine.

 

                Mais dans la lutte acharnée qu’il menait contre les Jansénistes de Marseille et de sa région, le Parlement d’Aix pour se venger et le contraindre, lui avait même « supprimé » sa mense épiscopal. Les édits furent placardés sur les portes de son Palais épiscopal, car il

avait mis au pas, en lui demandant d’obéir à ses mandements, le supérieur de l’Oratoire, en charge à La Ciotat.

 

    Correspondance avec Rome, avec Versailles, il n’avait de cesse d’écrire, de prêcher, de confesser, de remettre dans le bon chemin. Tout était tellement dissolu : mœurs, conversations, tiédeur dans les prières et surtout aridité du cœur. Et durant le Saint-Sacrifice de la messe, on commettait les pires indécences. Plus de culte de la Vierge et des Saints. C’était comme une nuit gelée de l’âme pour certains marseillais. Pouvait-il le supporter ? Comment vaincre ce fléau du jansénisme ? Alors qu’il conduisait la procession, lui revinrent en mémoire, bien des faits de vie de cette religieuse, qu’il avait connu toute jeune, et que le Seigneur comblait de ses messages.

 

        Elle lui avait dit peu après sa profession, en 1713, vingt trois ans, jour pour jour, après la mort de Marguerite Marie Alacoque, lorsqu’il l’avait rencontrée à la Visitation que : «Jésus-Christ, lui avait fait connaître, d’une manière particulière et extraordinaire ses desseins, touchant la gloire de son Cœur Adorable.».

    L’insistance, mise sur cette date anniversaire, révèle qu’Anne-Madeleine, avait conscience d’être mandatée, pour prendre la relève de Marguerite-Marie. Si sobrement qu’elle la décrive, l’expérience avait été décisive.

        En 1716, en sortant de sa retraite annuelle, elle lui confiera encore : «Il me fut dit que les trois personnes de l’Adorable Trinité, désiraient ardemment contracter avec moi, une union que rien au monde ne serait capable de rompre, et qu’elles me demandaient pour cela, mon consentement».

            « La Trinité d’abord, dont la présence s’est manifestée à elle à quatre ou cinq reprises : «Les trois personnes ont fait avec moi, une alliance éternelle, une union que rien au monde ne serait capable de rompre, une alliance d’Amour et de Miséricorde : j’ai compris, mais au-delà de tout ce qu’on peut exprimer, que les trois personnes de l’Adorable Trinité, opéraient en moi toutes choses nouvelles, et faisaient avec moi, une alliance d’Amour et de Miséricorde». 

 

    Anne-Madeleine demanda à chacune des personnes divines de la bénir. «Le Père ferait en sorte que je ne le perde jamais de vue. Le Fils me fit connaître que, m’ayant choisie pour être « victime de son Cœur », la bénédiction qu’il me donnait, était de m’ouvrir les trésors que son Cœur renferme. Le Saint-Esprit, que je ferais un progrès continuel dans son amour».

 

        Le jour de la fête de la Présentation, Dieu lui donne une preuve sensible de cet amour. «Il m’a semblé que Jésus-Christ, se présentait à ­moi et que, m’enlevant mon cœur, il le mettait dans le sien, qui m’a paru être, une fournaise ardente, où mon cœur s’est trouvé en un instant changé en feu. Après quoi, m’ayant remis mon cœur à sa place naturelle, j’ai éprouvé les mêmes douleurs qu’on sent quant on applique le feu à quelque partie du corps ; avec cette différence que l’opération était accompagnée de douceurs que je ne puis exprimer».

 

        Bien qu’Anne-Madeleine, veuille dédommager le Cœur de Jésus des injures qu’il reçoit, venger sur elle-même les offenses qui lui sont faites au sacrement de l’Autel, recruter «des victimes qui puissent réparer, par leurs adorations et par leurs hommages, les indignités qu’il reçoit dans l’Adorable Eucharistie », en relisant ce qu’elle avait pu écrire dans les premiers temps, on constate que l’insistance porte moins sur le cœur négligé, outragé, que sur le Cœur Miséricordieux, source du pardon du Christ.

        Et quand Jésus se présente à elle, dans son humanité et lui montre son Cœur, elle révèle, « qu’il sortait de ce Cœur, une grande abondance de sang, qui se répandit sur moi et sur mes actions, et qui par la vertu, c’est à dire, par l’efficacité de ce sang, n’avaient plus rien de défectueux au yeux de Dieu». Alors, elle comprend cette fois encore, qu’il est Miséricorde.

 

        Puis, le cœur transpercé, se manifeste à elle, d’une manière encore plus claire et mieux marquée, déclare-t-elle. «Mais au lieu que comme la première fois, le sang de Jésus-Christ avait été répandu sur moi et sur mes actions, cette fois-là, il m’a été permis de puiser moi-même, dans ce sang adorable, et d’entrevoir la lumière, la force et la vie de Dieu même». Le côté transpercé de Jésus s’ouvre sur la vie trinitaire. «Je me suis trouvée investie et pénétrée de la gloire de Dieu, qui m’a introduite dans la connaissance par laquelle il se connaît… et dans l’amour… par lequel il m’aime». Ainsi le thème, terrifiant de la justice de Dieu, irrité par le péché des hommes, déchaînant vengeance et châtiment, prêché par les jansénistes, et sur lequel la génération traumatisée par la mort de la moitié de la population de la ville, durant la peste de 1720, s’est tant appesantie, laisse place à celui de la tendresse Miséricordieuse.

Là, réside l’originalité de l’expérience d’Anne-Madeleine. Jésus est Miséricordieux, et il le lui dit de la part du Père.

              Mgr de Belsunce est remonté à l’autel pour offrir le Saint-Sacrifice. Avant la bénédiction solennelle, il vient de dire la prière de l’Amende honorable, que l’on continue de prier par delà les siècles, tous les vendredis et plus particulièrement en la fête du Sacré-Cœur. Après cette célébration, en ces jours de mémoire, la peste régressa considérablement. Mais la moitié du clergé avait péri et également beaucoup de religieux qui ne comptaient pas leur temps pour absoudre et bénir les mourants. La ville de Marseille et tout le diocèse furent consacrés au Cœur Sacré de Jésus ; on fixa une neuvaine solennelle au Sacré-Cœur dans l’église des Capucins, une messe annuelle, puis avec la reprise de la peste, les Echevins de Marseille, promirent de la célébrer chaque année.

        Mgr de Belsunce, reviendra sur tous ces évènements,  lorsque Anne-Madeleine, à 33 ans, comme Sainte Faustine, remit son âme à Dieu et qu’il écrira sa notice nécrologique.

 

        Elle partit vers le Seigneur Miséricordieux, qui lui avait montré son amour et son cœur, le 15 février 1730, à 5 heures du matin, elle était âgée de 33 ans, deux mois, 17 jours, en disant que le règne du péché était désormais détruit en elle. Elle demanda que l’on prie les Litanies du Sacré-Cœur.

 

        Dans Marseille l’on disait : «La sainte est morte». On prit son masque funéraire, et lorsque le chirurgien vint pour extraire son cœur, il vit gravé sur sa poitrine, le nom de Dieu, en lettres capitales, avec un petit cœur, sur le côté, sorte de stigmates laissés par le Seigneur.

 

        Ste Marguerite-Marie, vénérable Anne-Madelaine, Sainte Faustine, en cette neuvaine de la Miséricorde du Seigneur, faites que nous ayons, comme vous, le désir de voir Dieu, de voir son cœur rempli d’amour.

 

    Jésus donne-nous un cœur nouveau. Montre-nous tes saintes plaies. Nous, Dans l’Esprit Saint, nous savons que c’est bien Toi, qui es là, présent dans la Parole et dans l’Eucharistie.

 

 

 

 

 

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