Miséricorde 2

Publié le par Mgr Ellul

2ème  homélie

 

      Mardi 18 avril 2006

 

 

 

En ce mardi de l’octave de Pâques, puisque nous méditons sur la Miséricorde, pourquoi ne pas rappeler que l’Eglise fête aujourd’hui  la bienheureuse Marie de l'Incarnation, Carmélite, est née à Paris en 1545, et retournée vers le royaume des cieux en 1618.

 

 "Ma Mère, dit-elle en arrivant au Carmel, je suis une pauvre mendiante qui vient supplier la Miséricorde Divine, et me jeter dans les bras de la religion."

 

C’est vrai qu’elle fut dès sa jeunesse, attirée par la vie religieuse, mais ses parents s'opposèrent à sa vocation, préférant pour elle un riche mariage. C’est alors le temps de l'humilité, de la prière, de la mortification. Mariée à un noble gentilhomme, Pierre Acarie, la jeune épouse ne songea plus qu'à se sanctifier. Elle élève ses trois garçons et ses trois filles avec grand dévouement, surveille leurs prières, leurs travaux, leurs jeux : "Maintenant je suis vraiment heureuse, leur dit-elle un jour, je vois que vous aimez Dieu et que Dieu vous aime ". Son mari eut à subir de grandes épreuves. A sa mort, Mme Acarie, après avoir participé à l’installation des Carmélites en France, y entra elle-même, à condition de n'être que sœur converse : "Je suis une pauvre mendiante qui vient supplier la Miséricorde Divine et me jeter dans les bras de la religion".

 

On la vit toujours occupée aux offices les plus bas, disait-on alors : cuisine, vaisselle, raccommodage. Parmi les paroles qu'on cite d'elle, il y a celles-ci : "Le seau du puits ne s'emplit pas, à moins qu'il ne s'abaisse ; moi, je reste vide, faute de m'abaisser." Et encore : "Je suis gonflée d'orgueil comme les reptiles sont gonflés de venin." Dans ses souffrances elle disait : "Quoi ! Mourir sans souffrir ? Le désir de souffrir me fera mourir !" Et peu avant sa mort : "Ce que je souffre n'est rien, en comparaison de ce que je voudrais souffrir, et pourtant quelles douleurs ! Mon Dieu, ayez pitié de moi." Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950.

 

On sent déjà venir cette pernicieuse dépendance de la pensée, qui prenant sur la spiritualité du cœur, sur l’amour de Dieu Miséricordieux, donnera ce que l’on va bientôt appeler, « Le Jansénisme », avec son cortège de froideur, de lutte contre Rome, en appelant au Concile Général, contre les décisions papales. Alors que Dieu est Miséricorde, on se perd en discussions théologiques sans fins, donnant le champ libre à l’examen critique que Luther et Calvin ont mis en avant.

 

Henri IV vient d’être assassiné par Ravaillac. Nous sommes pendant le règne de Louis XIII et de Richelieu. Le sentiment religieux du temps porte à l’humanisme dévot, au « pur amour ». Mais bientôt va paraître en 1643, l’ouvrage d’Arnauld sur la « Fréquente Communion ». Ce livre déterminera comme une révolution, dans la manière d’entendre et de pratiquer la piété. Depuis « L’introduction à la Vie Dévote » de St François de Sales, publié au commencement du 17è siècle, aucun livre de dévotion n’a fait autant d’effet et n’eut plus de suite tragique. François de Sales voulait réconcilier les gens du monde par l’onction et l’amabilité de la religion ; celui d’Arnauld, pour leur en rappeler le sévère et le terrible.

 

La France de 1643 était déjà prête à accepter sans trop de résistance cette doctrine dure. Pourtant les mystiques et les saints abondaient. Mais les idées d’Amour Divin, de François de Sales, avaient humanisées le Dieu terrible de l’ancienne loi, comme exalté la nature corrompue, élargi la voie étroite, marié le monde à la dévotion. On en vient à penser alors, -c’est une image-, que St Jean Baptiste, qui se nourrissait de sauterelles, paraissait plus mortifié que l’autre Jean, qui mangeait comme tout le monde ; Saint Jérôme avec son caillou et ses gronderies, paraissait plus héroïque que Saint Augustin.

 

Où en était-on de la Miséricorde ? Où était ce Dieu d’amour que Jésus avait annoncé ? Devait-on se courber, avoir peur, être continuellement suspecté de péché et ne pas trouver de miséricorde en entrant dans le Royaume des Cieux ? Terrible dilemme pour les chrétiens de ce temps ! Pourtant, on peut trouver trace de ces soucis d’alors, dans un livre ancien intitulé : « Les Miséricordes de Dieu en la conduite de l’homme », publié en 1645, par le capucin Yves de Paris. C’est une réponse directe à « La Fréquente Communion », d’Arnauld. Paraîtront ensuite : « Les justes espérances de notre salut, opposées au désespoir du siècle », par le capucin Jacques d’Autun et enfin en 1655 : « Le chrétien du temps », par le Père François Bonal, de l’Observance de Saint François.

 

Mais la Miséricorde, me direz-vous ? Que dire, que penser, en méditant cette réalité biblique ? Le vocabulaire d’origine est un peu complexe. Le mot français, correspond à deux termes hébreux : « rahamim » et celui que nous connaissons mieux : « hèsed ». L’un exprimant la compassion, au sens d’émotion viscérale, de pitié née de l’attachement et pénétré d’affectivité, et… venant du sein maternel ; l’autre, exprimant l’attention bienveillante, la faveur, la tendresse.

 

La révélation mosaïque de Yahvé, est celle d’un Dieu miséricordieux. Il est dit de lui, dans de vieux textes yahvistes : « Yhavé, Dieu miséricordieux et gracieux, à la longue patience, riche en tendresse et en fidélité, qui a des réserves de tendresse pour des milliers, qui supporte faute, délit, péché, mais ne laisse rien impuni, châtiant la faute des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération (Ex 34, 6-7). On le voit donc : double orientation : miséricorde et correction.

 

D’ailleurs l’Alliance de Dieu avec son peuple ne sera pas vécue sans miséricorde. Car si Yahvé à choisi Israël par amour (Dt 4, 37 ; 7, 8 ; 10, 15) , Israël trop souvent ne répond pas à cet amour. Mais Yahvé appelle à nouveau son peuple, l’accueille dès qu’il revient, va lui-même à sa rencontre, …. parce qu’il est Miséricordieux. Vivre l’Alliance, ce n’est pas seulement espérer en cette miséricorde divine, c’est aussi en témoigner. On peut reprendre les prophètes Osée et Jérémie, ils en sont les témoins. Et le psaume 51, « Le Miserere »  le dit bien : « Aie pitié de moi selon ta hésèd, selon ta tendresse, en ta grande miséricorde efface mes torts ». (Ps 51, 1-2). Job lui-même énoncera cet idéal, en des accents qui évoquent directement l’évangile. Jésus dira : « Heureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde ». Et aussi : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux ». L’épître aux Hébreux le rappelle : « Jésus est devenu pour nous le grand-prêtre miséricordieux et fidèle » (2, 17).

 

Nous voyons bien que la miséricorde chrétienne n’est pas une attitude protectrice ou paternaliste. Elle est la conscience du partage de la faiblesse humaine et de toutes les douloureuses limites de notre condition. Encore fallait-il vivre cette attitude évangélique, et le siècle que je viens d’évoquer, s’en éloignait.

 

Marguerite-Marie, elle aussi jouera son rôle, dans le rappel du Cœur rempli de Miséricorde de Jésus : « Mon cœur divin est si passionné d’amour pour les hommes, lui dira-t-il, et pour toi, en particulier, que ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu’il les répande par ton moyen et qu’il se manifeste à eux, pour les enrichir de ses précieux trésors que je te découvre, et les retirer de l’abîme de perdition ». Puis, comme nous le savons, eut lieu l’échange mystique. Le Seigneur lui demanda : « Veux-tu me donner ton cœur ? ». « Je vous supplie de le prendre, Seigneur ». Et Jésus le prit et le mit dans le sien. Ainsi fera-t-il également, pour la vénérable Anne-Madeleine Remusat, prenant son Cœur pour le mettre dans le sien et pour Ste Faustine, qui elle, vit apparaître les lumineux rayons d’amour sortant de sa personne.

 

Et nous, qui allons pendant cette neuvaine, continuer de nous plonger dans l’océan de sa Miséricorde, nous prions pour toute l’humanité qui, Jésus l’a dit, ne trouvera pas la paix, sans se tourner avec confiance vers sa Miséricorde.

 

Il nous appelle par chacun de nos prénoms, celui que nous avons reçu au baptême où au jour de notre consécration et à l’oreille de notre cœur il murmure : « Cesse de me tenir pour toi seul, mais va prévenir mes frères, pour leur dire que je suis près du Père, le Père de toute Miséricorde, qui répand sur chacun de nous, grâce et tendresse ».

 

Oui, voici le jour que fit pour nous le Seigneur, qu’il soit jour et fête et de joie, Alléluia.

 

 

 

 

 

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