Anne-Madeleine Rémuzat

Publié le par Mgr Ellul

Notes sur

La Vénérable ANNE-MADELEINE REMUZAT 

Décédée le 15 février 1730 à Marseille 

par Mgr Jean-Pierre ELLUL,

Recteur de la basilique du Sacré-Cœur

 

 

 

Il est 10 heures du matin, ce vendredi 1er novembre 1720. En cette fête de Toussaint qui rassemble une foule assez grande, malgré la peste qui vient de décimer presque la moitié de la population, Mgr de Belsunce de Castelmoron, évêque de Marseille, sort de l’hôtel du président Le Bret qu’il habite encore et où il a réunis les survivants de son clergé. Il s’avance au milieu de ses diocésains, marqués encore par la maladie, les pieds nus, une corde au cou et tenant la croix entre ses mains. Il marche lentement et se dirige vers un autel dressé en plein air, à l’extrémité du grand cours, qui coupe à angle droit la Canebière. Il s’agenouille sur le sol, pose la croix sur l’autel et tenant un cierge à la main, il fait d’une voix forte, amende honorable et consacre la ville et tout le diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Alors qu’il célèbre le sacrifice du Christ pour les morts et pour ceux qui ont réchappé de ce fléau, il pense à ce que lui a confié de la part du Christ, sœur Remuzat, religieuse au Monastère de la Visitation de Marseille. «J’ai compris lui a fait-elle dire, par sa supérieure, que la miséricorde avait eu plus de part que la justice, au dessein qu’il s’était proposé en affligeant la ville de la contagion ; qu’il voulait purger l’Eglise de Marseille des erreurs dont elle est infectée, en lui ouvrant son Cœur adorable, comme la source de toute vérité, qu’il demandait une fête solennelle au jour qu’il s’est choisi lui-même, c’est-à-dire, le lendemain de l’octave du Saint-Sacrement, pour honorer son cœur. Qu’en attenant qu’on lui rendit l’honneur qu’il demandait, il fallait que chaque fidèle, se dévouât, par une prière au choix de l’évêque, à honorer selon le dessein de Dieu, le cœur adorable de son Fils ; que par ce moyen, ils seraient délivrés de la contagion, et qu’enfin tous ceux qui s’adonneraient à cette dévotion ne manqueraient de secours, que lorsque ce Sacré-Cœur manquerait de puissance». 

Il aurait peut-être dû l’écouter plus tôt. Ecouter ce qu’elle lui avait fait dire de la part du Seigneur, par son directeur spirituel le Père Millet, de la Compagnie de Jésus, mais également de la Mère Nogaret sa supérieure. Il avait connu Madeleine Remuzat encore toute enfant, et il avait été invité bien souvent chez ses parents, Hachynte et Anne Coustan. Socialement les Remuzat comme les Coustant, appartiennent à la haute bourgeoisie des négociants marseillais, engagés dans l’armement maritime et le commerce international. D’où leurs relations avec les Echelles du Levant. En 100 ans le nom des Remuzat figure huit fois parmi les Echevins, record qu’aucune autre famille marseillaise n’égale. Religieusement, les Remuzat ont leurs attaches aux Prêcheurs, où le grand-père a établi un tombeau de famille, tandis que les Coustan ont leur sépulture aux Capucins, où sa mère sera ensevelie le 11 janvier 1722. Madeleine Remuzat est née le 29 novembre 1696, juste six ans après la mort de Sainte-Marguerite-Marie Alocoque. A Rome, c’est le Pape Innocent XII qui conduit l’Eglise, en France nous sommes sous le règne de Louis XIV.  Une tradition, fidèlement conservée par les habitants d’Auriol, affirme que ce jour-là, une étoile se vit en plein jour, sur la maison du domaine de la Glacière, qui appartenait à ses parents.  Elle fut baptisée le jour même dans l’Eglise des Accoules, tout près de la maison que ses parents habitaient. La famille originaire de Seyne-les-Alpes était venue à Marseille tout au début du 16e siècle et y a formé une véritable tribu. Son grand-père, né à Seyne avait eu 13 enfants. Son père, Hacinthe, eut 13 enfants également, d’un premier mariage et encore 5, d’un second. Parmi les enfants du premier mariage avec Anne Coustan, Madeleine tient le numéro 7 ; sa sœur, née juste avant elle, la rejoindra plus tard à la Visitation et sa sœur Catherine, la 10ème de la famille, entrera chez les Bernardines. « Madeleine, soyez sage, ne courrez pas ainsi ! » Sa maman la regarde, toute essoufflée, revenir près d’elle. Si vive, si jeune, elle se dérobe à toutes manifestations de tendresse. Elle seule, peut la prendre dans ses bras. Elle est impétueuse et d’une vivacité extraordinaire, avec un caractère bien trempé. Que de querelles fraternelles, que guerres enfantines ne suscite-t-elle pas au sein de la famille. Elle n’écoute personne, ne se fixe à rien, sans cesse à aller et venir. Sa maman l’avertir, la punit quelquefois, sans beaucoup de succès. A bout d’arguments, elle en appelle au cœur et à l’âme de l’enfant : c’est là sa corde sensible. Bien sûr, sur le coup elle est touchée, promet de ne plus peiner sa maman. Mais elle est si souvent têtue, capricieuse et vaniteuse, pourtant elle consent  à se surveiller, à ne plus faire mal. «N’oubliez pas que Dieu vous regarde sans cesse lui dit-elle». «Madeleine, restez tranquille, obéissez, sinon vous ne pourrez pas réaliser votre rêve».Sa mère ne sait plus comment s’y prendre, pour temporiser son attente. Les mains jointes, elle lui répète souvent : «Je veux être religieuse»,tout en marchant avec dignité. Elle écria plus tard : «Bien que je ne comprenais pas, ce que voulait dire le mot de vœu et celui de chasteté».Ce sont pratiquement les seuls moments que sa maman appréciait, car elle redevenait très sage. Oui, elle veut déjà partir pour le couvent des Visitandines, les Petites Maries, fondé un 25 mars 1652, près de la rue du Tapis-Vert, et de la rue Bernard-du-Bois. Elles viennent d’ouvrir un deuxième monastère, car il n’y a plus de place au premier, pour toutes les filles qui désirent y prendre le voile. Ses parents sont perplexes voire même réticents. Une si jeune enfant ! Mais il a quand même fallu qu’on l’amène voir la porte où se trouve «le tour», qui permet de communiquer avec l’extérieur, pour comprendre que c’est là qu’elle veut être. C’est son rêve ! Un rêve, depuis qu’elle est toute jeune, celui d’être toute à Jésus, entièrement consacrée à lui. Elle y fera ses premières études de l’âge de 8 à 12 ans. Les Remuzat, furent au comble de l’étonnement devant l’application de leur fille. Elle, elle savait déjà, elle pressentait, elle entendait ce que Jésus lui demandait sans son âme : «Mon enfant, donne-moi ton cœur» ! Tout lui plaisait dans cette maison, et elle en aimait l’atmosphère de prière et de vertu, la vie paisible. Elle n’était pourtant pas aussi sage qu’elle l’aurait voulue. Elle raconte la colère et le mensonge qui s’en suivit un jour. Pour quelques pelotes de soie qu’elle voulait emporter, se voyant reprocher son geste par une religieuse qui tenait l’ouvroir, elle en déroba quelque unes et se mit à mentir devant toutes ses compagnes disant qu’elle ne les avait pas. Réprimandée elle fut sauvée par la cloche du soir qui annonçait le repas. Mais en longeant le couloir qui menait au réfectoire, elle s’arrêta soudait devant le tableau représentant Jésus trahis par Judas. Une légende était posée sur le bas du tableau où l’on pouvait lire : «Celui qui voudra me trahir, n’a qu’à user de mensonge» ! Elle comprit sa faute et courut se réfugier dans une tribune intérieure et se mit à pleurer longuement. Puis elle alla demander pardon à la maîtresse. Elle n’avait que 9 ans et se préparant à la première communion, elle se demandait comment, après avoir commis un tel péché, elle pourrait s’avancer vers Jésus Hostie. Elle reçut le sacrement du pardon, fit sa première communion et ce fut un changement d’attitude total. D’autant que le jour de la fête de la Visitation de Notre-Dame, le 2 juillet 1708, Madeleine, de plus en plus en proie à une douleur intérieure, demandait au Seigneur de lui faire connaître ce qu’il désirait d’elle. Après qu’elle eut communié, elle entendit une voie parler à sa conscience et lui dire très distinctement : «Je veux que tu me sois fidèle». Aussitôt le clame renaît dans son âme. Elle n’a que 12 ans, lorsque que Jésus se montra à elle et lui dit interrogatif : «Je cherche une victime". Elle questionne, pour savoir qui il désire, avance des noms, cherche, mais Jésus ne répond rien. Non, toutes celles dont tu prononces le nom, ce n’est pas celles que je veux. Elle reste là, en silence et le Seigneur lui dit : «C’est toi, ma fille que je choisis pour être ma victime».Nous ne comprenons pas très bien, avec notre mentalité actuelle, le sens et la portée de ces paroles. N’oublions pas que nous sommes dans une période où les Jansénistes font des ravages dans l’âme et le cœur des marseillais et que Mgr de Belsunce doit lutter pied à pied avec eux. La vie continue pour elle, sans lui apporter les souffrances qu’elle croyant devoir supporter. Le jour de la fête de Sainte Thérèse, elle entendit une voix lui dire «Tu seras exaucée». Le 3 décembre, en la fête de Saint-François Xavier, son âme se vit comme enveloppée de ténèbres et privée de la vue de Dieu. Mais Jésus lui fit comprendre, que même en larmes et toute désespérée qu’elle était, la prière, la confiance et l’espérance en sa Miséricorde, la rendrait plus forte contre toutes les tentations. Le Seigneur avait exaucé sa demande. Elle désira cependant, quitter le couvert et retourner durant deux années, dans sa famille, où elle fut très pieuse et fervente, que ce soit à Marseille où à Auriol, au domaine de la Glacière, qui garde encore de nos jours, le souvenir d’une jeune fille pieuse, une «sainte», disaient ceux qui l’approchaient, tant ses prières, son exemple, ses sacrifices et son désir d’être avec Jésus dans sa passion, avaient subjugué ses compagnes et les fermiers qu’elle emmenait, de très bonne heure participer à la sainte messe. Le Père Milley, de la Compagnie de Jésus, la suivait spirituellement. Il comprit qu’il avait en elle, une jeune fille douée de grandes capacités surnaturelles. A 15 ans Madeleine entre au premier monastère de la Visitation, dit des Grandes Maries, (tout à côté de la Vieille Charité) ; le 2 octobre, en la fête des Saints Anges, qui en cette année 1711, coïncidait avec le premier vendredi du mois. Elle y fut reçue par la Mère Anne-Théodore Nogaret, alors supérieure et par la directrice, Sœur Anne-Augustine Gravier. «Elle parut, dès le premier jour, écrivait la Mère Supérieure, formée à toutes les pratiques de nos saintes règles, et on la vit tendre à ce que le perfection à de plus sublime et de plus dure». C’est dans ces dispositions qu’elle reçut le voile le 19 janvier 1712 et son nom de religieuse : Anne-Madeleine. Mgr de Belsunce connaissait bien Madeleine et voulut lui-même, présider la cérémonie. Elle fera profession le 23 janvier 1713, entre les mains de Mgr de Marseille. Elle avait 16 ans et trois moins, âge limite fixé par le Droit Canon d’alors. Le portrait peint, que nous connaissons, montre un visage serein et rempli de contemplation. De ses vêtements conservés après sa mort et surtout sa robe de visitandine, qui permet de mesurer son tout de taille, atteste un corps d’une jeune fille très frêle, car les austérités que ses supérieures l’autoriseront à pratiquer, achèveront de ruiner sa santé. Surviendront alors des accès de fièvres, des quintes de toux, les premiers symptômes de la phtisie qui l’emportera et qui aurait rendu toute autre qu’elle, alanguie et dolente. Mais non, elle, dans ce corps chétif, déploie au service de Dieu une énergie indomptable, la même que celle dépensée par les hommes de sa famille pour les affaires commerciales. Dans sa vie quotidienne de Visitandine sous la conduite de ses supérieures, sa fidélité exemplaire, sa générosité absolue, son courage héroïque constituent un test plus décisif de la sainteté, que les expériences mystiques. Car ce quotidien de fidélité, est constamment vérifié par le regard de ses sœurs. Elle est toujours vive et enjouée ; ni l’épuisement physique, ni l’épreuve intérieure ne lui ôtent sa sérénité. Sa personnalité est si épanouie, son équilibre si rayonnant, qu’il est difficile d’échapper à son ascendant : «Qui ne veut pas se laisser persuader par elle, disait-on, doit refuser de l’écouter». Son influence s’étend au delà du monastère, les gens la requièrent aussi bien pour arbitrer leurs litiges que pour diriger leur prière.Neuf mois s’étaient écoulés depuis sa profession, lorsqu’elle reçut du ciel la mission toute spéciale : celle d’être la propagatrice de la dévotion au Sacré-Cœur. Ce fut un 17 octobre 1713.  Plus tard, l’adoration perpétuelle, lui fut montrée comme une source de sanctification. A l’intérieur du monastère, les charges qui lui sont confiées révèlent la confiance dont elle jouit : en dernier lieu, elle est l’une des quatre conseillères qui assistent la supérieure. Son expérience mystique est de bon aloi. C’est d’abord l’équilibre humain et la fidélité religieuse d’Anne-Madeleine qui est perçu. C’est ensuite le contact avec l’humanité de Jésus, spécialement la pratique sacramentelle sur laquelle repose l’expérience mystique : la communion quotidienne que Mgr de Belsunce lui avait accordée, et dont elle était peut-être la seule à jouir dans son monastère ; c’est enfin la sobriété et la discrétion de cette expérience. Car elle n’a pas vécue en permanence, de vision et d’extases, de révélations et d’apparitions, de voies mystiques. Elle a surtout éprouvée le dépouillement le plus rigoureux, la nuit la plus obscure. Elle était sur le calvaire, et on la croyait sur le Thabor, écrit le Père Jacques, son biographe en 1760. Comment d’ailleurs qualifier cette expérience mystique ? Quelle en est la nature ? Comment de nos jours, avec notre culture, comprendre vraiment ce que Jésus lui demandait. Le style de l’époque, le Calvinisme, l’ambiance Janséniste et ses doctrines pernicieuses, marquées par l’idée d’un Dieu jaloux et courroucé, d’un juge inexorable, ne nous permettent que très difficilement d’appréhender le désir de cette âme de feu. Quelles que soient les colorations qu’elle peut comporter, son sens était d’amener à la rencontre de l’humanité souffrante et aimante du Sauveur. A ces questions, qui exigeraient des réponses et des développements théologiques complexes et appelleraient un cours de théologie mystique, il n’est pas possible de répondre totalement. Mieux vaut pour nous, examiner le contenu de son expérience spirituelle. La Trinité d’abord, dont la présence s’est manifestée à elle à 4 ou 5 reprises, et qui a contractée avec elle, une « alliance », mot biblique par excellence. Une alliance irrévocable : «Les trois personnes ont contractée avec moi une alliance éternelle, une union que rien au monde ne serait capable de rompre, une alliance d’amour et de miséricorde : j’ai compris, mais au-delà de tout ce qu’on peut exprimer, que les trois personnes de l’adorable Trinité, opéraient en moi toutes choses nouvelles, cela dit, comme en écho aux paroles de l’Apocalypse, 21, 5, et contractaient avec moi, une alliance d’amour et de miséricorde». Le thème, terrifiant, de la justice de Dieu irrité par le péché des hommes, déchaînant vengeance et châtiment, sur lequel la génération traumatisée par la mort de la moitié de la population de la ville durant la peste de 1720, s’est tant appesantie, laisse place à celui de la tendresse miséricordieuse. Là réside l’originalité de l’expérience d’Anne-Madeleine. Le Sacré-Cœur ensuite, c’est-à-dire, la personne du Fils en son humanité, le Verbe fait chair, le crucifié du côté percé, duquel s’écoule le flot du sang rédempteur. La dévotion a son Cœur Sacré, le tout enraciné dans la Bible et les Pères de l’Eglise, s’est greffée sur la contemplation des blessures du Christ, très particulièrement la plaie du côté. Dans le cœur de Jésus on voyait l’amour de Dieu, blessé par les péchés. Ce courant d’inspiration johannique, s’est répandu au XVIIe siècle, grâce à Saint Jean Eudes et à Sainte Marguerite-Marie. Peu après sa profession, en 1713, vingt trois ans, jour pour jour, après la mort de Marguerite Marie Alacoque, «Jésus-Christ, écrit-elle, me fit connaître, d’une manière particulière et extraordinaire ses desseins sur moi, touchant la gloire de son cœur adorable.». Si sobrement qu’elle la décrive, près de 8 ans après, l’expérience avait été décisive. L’instance mise sur la date anniversaire, révèle qu’Anne-Madeleine avait conscience d’être mandatée pour prendre la relève de Marguerite-Marie. En 1716, pendant sa retraite : «Il me fut dit que les trois personnes de l’adorable Trinité, désiraient ardemment contracter avec moi, une union que rien au monde ne serait capable de rompre, et qu’elles me demandaient pour cela, mon consentement».Anne-Madeleine demande à chacune des personnes divines de la bénir. «Le Père ferait en sorte que je ne le perde jamais de vue. Le Fils me fit connaître que, m’ayant choisie pour être victime de son cœur, la bénédiction qu’il me donnait, était de m’ouvrir les trésors que son cœur renferme. Le Saint-Esprit, que je ferais un progrès continuel dans son amour». Le jour de la fête de la Présentation, Dieu lui donne une preuve sensible de son amour. «Il m’a semblé que Jésus-Christ se présentait à ­moi et que, m’enlevant mon cœur il le mettait dans le sien, qui m’a paru être une fournaise ardente, où mon cœur s’est trouvé en un instant changé en feu. Après quoi, m’ayant remis mon cœur à sa place naturelle, j’ai éprouvé les mêmes douleurs qu’on sent quant on applique le feu à quelque partie du corps ; avec cette différence que l’opération était accompagnée de douceurs que je ne puis exprimer». 

Plutôt que de multiplier les citations, mieux vaut souligner quels aspects du Cœur de Jésus, Anne­-Madeleine préfère. - La gloire de son cœur, qu’il doit procurer. - Les trésors qu’il renferme et que le Fils ouvre libéralement à Anne­-Madeleine. - Les secrets et les mystères qu’elle découvre, quand Jésus lui découvre son cœur. - Les richesses de la divinité qui résident dans le cœur de Jésus, richesses immenses, dans lesquelles, Anne-Madeleinne puise en communiant. «Il m’a semblé que l’adorable Trinité désirait, écrit-elle, que le Cœur adorable de Jésus-Christ se dilate pour répandre avec abondance ses richesses dans le mien». - Mais surtout la miséricorde. «Par un excès de miséricorde, le Cœur de Jésus voulut se livrer à moi, en me chargeant de l’aimer et de le faire aimer»… Il découvrit ses miséricordes sur moi et sur un grand nombre de personnes, pour lesquelles il veut que je le prie. Le jour de la fête que venons de célébrer, celle du Sacré- Cœur, j’ai été comblée de ses miséricordes».  

Bien que Anne-Madeleine veuille dédommager le Cœur de Jésus des injures qu’il reçoit, venger sur elle-même les offenses qui lui sont faites au sacrement de l’autel, recruter «des victimes qui puissent réparer, par leurs adorations et par leurs hommages, les indignités qu’il reçoit dans l’adorable Eucharistie», l’insistance porte moins sur le Cœur négligé, outragé, que sur le Cœur miséricordieux, source du pardon.     

Quand Jésus se présente à elle dans son humanité et lui montre son Cœur, «il sortait de ce Cœur une grande abondance de sang qui se répandit sur moi et sur mes actions, qui par la vertu, c’est à dire par l’efficacité de ce sang, n’avaient plus rien de défectueux au yeux de Dieu», elle comprend qu’il est Miséricorde. Une seconde fois, le Cœur transpercé se manifeste à elle, d’une manière encore plus claire et mieux marquée, déclare-t-elle. «Mais au lieu que la première fois, le sang de Jésus-Christ avait été répandu sur moi et sur mes actions, il m’a été permis de puiser moi-même, dans ce sang adorable, la lumière, la force et la vie de Dieu même». Le côté transpercé de Jésus s’ouvre sur la vie trinitaire. «Je me suis trouvée investie et pénétrée de la gloire de Dieu, qui m’a introduite dans la connaissance par laquelle il se connaît et dans l’amour par lequel il m’aime». Et un jour de retraite spirituelle, Jésus s’adresse à elle : «Reçois la participation aux richesses de mon cœur et travaille à l’honorer et à le faire honorer par toute la terre». C’est une fête aussi solennelle que celle du Saint-Sacrement qu’elle souhaitait. «Quand viendra le jour, où le Cœur de Jésus recevra de toute l’Eglise, le culte qu’il attend ? Je serai ravie de pouvoir y contribuer, par ma propre destruction et ce serait de tout mon cœur que je dirai «qu’il règne et que je meure». Elle fonde au premier monastère de la Visitation de Marseille, «cette confrérie qu’Il m’a lui-même inspirée», pour se faire des adorateurs. Ils  serviront le Cœur de Jésus en esprit et en vérité. Anne-Madeleine en a dressé le plan, «sur celui que la sœur Marguerite-Marie Alacoque avait dressé quelques années auparavant». Elle en a composé les règlements, dont la circulaire nécrologique d’Anne-Madeleine déclare qu’ils «seront à jamais, un monument précieux de son zèle, de sa sagesse et de sa piété ». Dans le manuel, publié en 1718 sous le titre : Association de l’Adoration perpétuelle du sacré-Coeur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Anne-Madeleine écrit: «Je crois que ce livre, servira à vous faire connaître le désir qu’a le Cœur adorable de Jésus-Christ, de se faire un grand nombre d’amis sur lesquels il puisse compter, d’amis qui, par leur amour et leur fidélité, le dédommageront en quelque sorte des injures qu’il reçoit de la plus grande partie des cœurs qui devraient lui être dévoués ». Chaque confrère, devait passer une heure par an, de jour ou de nuit devant le Saint-Sacrement, là où il voudrait. Durant l’année, il avait donc 8.760 heures à pourvoir. L’organisation de la confrérie prévoyait l’ouverture des inscriptions à jour fixe, mais le succès n’était pas assuré d’avance, dans une ville, disait-on, où le commerce absorbe tout et où tant d’œuvres religieuses existaient déjà. Pourtant, c’est l’affluence immédiate qui répond à l’initiative d’Anne-Madeleine. Les seuls chiffres dont on dispose concernent les années d’après la peste. Une circulaire du 4 juillet 1728, mentionne 30 mille confrères, (pas seulement de Marseille, mais aussi du terroir et des villes avoisinantes), ce qui donne, trois inscrits par heure d’adoration à pourvoir. Les chiffres indiquent déjà 60.000 confrères environ, dont certains, grâce aux relations commerciales de Marseille, se trouvaient au Caire et à Constantinople. «Il y avait certains jours de fête où les grâces étaient plus spéciales. La fête de la Présentation de la Sainte Vierge était un de ces jours de bénédiction». Les deux dévotions étaient inséparables aussi bien pour Anne-Madeleine que pour les Associés de l’Adoration perpétuelle du Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans le manuel imprimé pour eux par ses soins, parmi les prières recommandées aux Associés, se trouve une consécration au Cœur de la Sainte Vierge, introduite par ces mots : «Il y a tant de liaisons et de conformité entre le Cœur de Jésus-Christ et celui de la Sainte Vierge, qu’on ne peut honorer plus parfaitement le Cœur de ce Divin Sauveur qu’en rendant au Cœur de sa divine Mère, les honneurs qui lui sont dus». C’est en cette année-là, pendant les 40 heures avant le carême de 1718, le Saint-Sacrement étant exposé dans l'église des Pères Cordeliers et alors qu'une foule nombreuse si trouvait, que Jésus se montra visiblement dans l’Hostie, regardant les fidèles rassemblés, avec tant d’amour, que personne ne put soutenir son regard. C’était juste quelques mois avant l’arrivée du navire le Grand Saint-Antoine, apportant la peste à Marseille, le 25 mai 1720.    

Dans la ville qui comptant quelques 90 000 habitant, 50 000 périrent de ce fléau. Les toiles de Michel Serres en donnent une vision assez exacte. Les deux couvents des Visitandines, ne furent pas touchés. Mgr de Belsunce, ses prêtres et plusieurs marseillais célèbres, se dépensèrent sans compter. Le Père Milley succomba de la maladie, le 2 septembre. Puis en novembre, eut lieu la consécration de la ville et du diocèse au Sacré-Cœur. Notre basilique en garde désormais le témoignage lors de la messe du vœu des Echevins et la relique du cœur de Sœur Rémuzat.  « Plusieurs années avant que le Seigneur introduise dans cette ville la peste, la désolation et la mort, raconte Mgr de Belsunce en 1732, elle me fit avertir par le Père Milley, un jésuite, son confesseur, que Dieu lui avait fait connaître qu’il était irrité contre Marseille et que si celle ville n’avait recours à la pénitence, il allait appesantir sur elle son bras vengeur, d’une manière si terrible que l’univers, à qui Marseille servirait d’exemple, en serait effrayé » ! Ainsi l’évêque entendait-il les confidences d’Anne-Madeleine, recevait-il et prenait-il d’elle ses avis, devenant en quelque sorte le dépositaire des desseins de la divine providence.                  

Lorsqu’en 1720, de juin à décembre, la peste ravage la ville, que faire ? «Ayant reçu ordre de ma supérieure, déclare Anne-Madeleine, de demander à Dieu qu’il me fît connaître par quel moyen il voulait qu’on honorât le Sacré-Cœur, pour obtenir la cessation du fléau qui afflige cette ville, par la connaissance qu’il m’a donnée après la communion, j’ai compris que la miséricorde avait eu plus de part, que la justice, au dessein que Dieu s’était proposé en affligeant cette ville de la contagion. La miséricorde plutôt que la justice, voilà l’originalité du message du Christ transmis par Anne-Madeleine. «J’ai compris qu’il demandait une fête solennelle pour honorer son Sacré-Cœur ; que par la prière au Sacré-Cœur, les Marseillais seraient délivrés de la contagion, et qu’enfin tous ceux qui s’adonneraient à cette dévotion manqueraient de secours que lorsque ce Sacré-Cœur manquerait de puissance ». 

A l’inspiration reçue par Anne-Madeleine, l’évêque Belsunce répond en prenant deux initiatives : le 22 octobre 1720, il institue la fête du Sacré-Cœur dans son diocèse ; le 1er novembre suivant, durant la cérémonie publique sur le cours qui porte aujourd’hui son nom, il consacre la ville et le diocèse au Sacré-Cœur, geste alors sans précédent. L’épidémie se ralentit en 1721, ce fut presque une année de répit. Le 20 juin 1721, le diocèse de Marseille célébra pour la première fois, la fête du Sacré-Cœur. Mais, au début de mai 1722, l’épidémie se ralluma. De nouveau, la peste ravage la ville et s’étend même au terroir. C’est alors que Mgr de Belsunce propose aux Echevins de la ville, un geste qui ne leur coûterait rien ! Il leur suggère un vœu perpétuel au Sacré-Cœur : celui d’offrir un cierge de quatre livres le jour de sa fête, à la messe célébrée au monastère des Grandes Maries, puis de participer le soir, à la procession générale aux Accoules. Les échevins Moustier, Dieudé, dont deux rues du centre-ville portent les noms, et Pierre Remuzat, oncle d’Anne-Madeleine, prononcent le vœu le 4 Juin et l’accomplissent pour la première fois le 12 juin, en la fête du Sacré-Cœur. En septembre, la peste s’acheva. Nous sommes dans les premiers jours de 1730. «Je mourrai cette année», dit Anne-Madeleine ! Une épidémie de rhume sévissait dans la communauté. «Mourir à 33 ans, c’est beau, dit-elle» ! Elle fut prise d’un crachement de sang, mais elle le dissimula. Alors qu’elle est malade et doit garder la chambre, lorsque le confesseur d’Anne-Madeleine lui demande en quoi elle est absorbée, elle répond : «Ah, mon Père, que les miséricordes de Dieu sont grandes ! Parlez-moi du Cœur de Jésus, c’est le seul grand objet qui m’occupe». Et au moment de recevoir le viatique : «Voilà enfin, le moment heureux où je vais m’abîmer, me plonger, dans le Sacré-Cœur de Jésus Ce Divin Sauveur vient à moi pour la dernière fois et je ne me séparerai plus de lui. Je ne suis qu’une pécheresse, mais j’espère qu’il me fera miséricorde. Réjouissez-vous mes chères sœurs de mon bonheur. Le règne du péché va être détruit en moi.». Elle renouvela ses vœux. Son dernier mot, fut de prier les sœurs de réciter les litanies du Sacré-Cœur dès qu’elle aurait expirée. C’était le 15 février, à 5 heures du matin, elle était âgée de 33 ans, deux mois, 17 jours. Dans Marseille l’on disait : «La sainte est morte». On prit son masque funéraire, et lorsque le chirurgien vint pour extraire son cœur, il vit gravé sur sa poitrine, le nom de Dieu, en lettres capitales, avec un petit cœur, imprimé sur le côté. Ses obsèques furent célébrées avec un grand concours de marseillais, et elle fut inhumée dans le caveau des religieuses, sous le pavement du chœur, dont nous conservons actuellement quelques éléments, qui m’ont été remis le 25 octobre 2001, par les religieuses de la Visitation Saint-Marie des Accates avant qu’elles ne se dispersent. Aussi l’évêque Belsunce, deux ans après la mort d’Anne-Madeleine, pouvait-il porter un témoignage public, dans une lettre imprimée pour être diffusée, de la dévotion exceptionnelle de la Visitandine pour le Sacré-Cœur. «Elle avait un zèle admirable pour la gloire du Sacré-Cœur de Jésus ; elle en était sans cesse occupée, elle ne connaissait pas de plaisir plus sensible sur la terre que celui d’adorer ce divin cœur, d’en parler, d’en affermir le culte, d’augmenter le nombre de ses adorateurs; et elle a eu la consolation de le voir, par ses soins, croître chaque jour, et d’apprendre, avant sa mort, que nos malheurs et leur cessation (la peste), ainsi qu’elle l’avait prévue et qu’elle l’avait autrefois souvent assuré, avaient déjà servi à faire connaître la puissance et la bonté de ce Cœur adorable, et à en étendre la solide dévotion jusqu’aux extrémités de la terre». La haute spiritualité d’Anne Madeleine, en effet, n’est pas demeurée sans retentissement social. En 1885 une enquête diocésaine amena l’introduction de sa cause de béatification à Rome. Elle fut déclarée vénérable à la demande de Mgr Robert, évêque de Marseille le 24 décembre 1891 par le Pape Léon XIII. Après un temps d’interruption assez notable, la cause de béatification fut reprise. Le 8 mars 1921, eut lieu la séance antépréparatoire, pour l’examen de l’héroïcité des vertus. La cause dit-on, avancera assez rapidement. La seconde Guerre Mondiale en ralentit l’instruction. Depuis nous attendons un signe du Seigneur. 

Nous sommes désormais, ici à Marseille, dans notre basilique, les détenteurs de ses reliques. Devant elles, demandons-lui d’augmenter notre foi en l’eucharistie, d’agrandir notre prière sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, d’être, comme Jésus nous le demande, miséricordieux et surtout de chasser « la peste » de l’incroyance et de la tiédeur qui pourrait contaminer nos vies et nous éloigner de Dieu. Qu’elle nous permette d’être les ambassadeurs du Cœur Sacré de son Fils.  

 

 Mgr Jean-Pierre Ellul 

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