Sainte Monique

Publié le par Mgr Ellul

Homélie sur Sainte Monique

Mère de saint Augustin

 

Vendredi 4 avril 2003 – Basilique de Sacré-Coeur

 

 

 

 

Lorsque qu’Augustin fit à Rome, son second séjour en 387, ce n’était plus, comme 4 ans auparavant, pour y trouver, l’amorce de son évasion du groupe des Manichéens ! Ambroise l’avait instruit, baptisé et sa mère restée sur la terre d’Afrique était venue le rejoindre afin de vivre avec lui dans ces contrées qui avaient vu sa conversion. Depuis quelques jours à Ostie, ils allaient pouvoir retourner vers Thagaste  pour y vivre du Christ. Mais Monique, la mère tant aimée venait de s’aliter, atteinte d’une maladie dont on ne savait pas le nom, elle était dans le coma. Navi gius, Augustin ses deux enfants, Adéodat, son petit-fils,  Alypius et les quelques amis qui viennent de les rejoindrent parlent à voix basse. Avec nostalgie, ils évoquent les souvenirs de cette Afrique chère à leur cœur, de Carthage et de Madaure, où ils ont vécu des jours heureux. A peine comme un rire étouffé, « retenu », au rappel des incartades commises et reviennent à leur mémoire les recommandations et les supplications de Monique, toujours si empressée auprès de ses enfants. Que n’a-t-elle pas fait pour eux ? Reproches affectueux, pleurs, supplications, suggestions diverses pour les remettre dans le droit chemin. Une mère aimante, préoccupée surtout par le salut de ses enfants. Tant d’éducation chrétienne, et un bilan désastreux à la vue de leurs comportements ! Aurait-elle manqué de force, de courage, d’abnégation ? Questions que se posent toutes les mamans devant le peu d’effet qu’opère leurs efforts ! Elle semblé remuer la main. Ils se rapprochent ! Mais non, c’est le vent du large qui venant d’Ostie, fait bouger le drap. Pourtant elle respire, et la fièvre n’est plus aussi constante que les derniers jours.

 Monique revoie toute sa vie ! Des petites rues toutes blanches, qui montent vers les buttes argileuses, et voici Thagaste, en Numidie, aux confins de l’Afrique « proconsulaire » C’est un municipe de troisième ordre, mais à qui son éloignement des grands centres, donne une certaine importance, car la ville se trouve au croisement de plusieurs grandes voies romaines. Actuellement elle porte le nom de Souk-Ahras, à la frontière de l’Algérie et de la Tunisie Elle revoit son petit Augustin, admirer avec les enfants de son âge, les courriers et les équipages de la poste impériale qui stationnent devant les auberges. Un grand marché, où les dates, les vins numides, les céréales s’y échangeaient, contre les troupeaux de l’Aurès, les cuirs, les marbres de Si mi tthu, et les bois de citronniers, dont on faisait des tables précieuses, car la région était bien plus prospère que maintenant. Patricius, qui lui sera bientôt donné pour époux, est un africain romanisé. Il appartient à l’ordre des décurions au « très splendide conseil municipal de Thagaste », dit une inscription de Souk-Ahras. Il n’était pas très riche, car les curiales, qui levaient l’impôt, étaient obligés de combler, de leurs propres deniers, le déficit des sommes perçues…. C’est un paysan, avec plus de 25 arpents de terre, sans lesquels on ne pouvait pas remplir la charge curiale. Vignes, vergers, avec un certain train de maison, une belle domesticité, dont un pédagogue dont parlera longuement Augustin. Patricius n’a pas la vie facile, d’où quelques colères et des débordements, qui laissèrent souvent Monique étonnée. Les mœurs antiques et plus particulièrement les mœurs africaines étaient un déconcertant mélange de raffinement extrême et d’inconsciente brutalité. Toutefois il ne faudrait pas trop exagérer les débordements, auxquels son fils fait une discrète allusion. Il est païen, cela explique le relâchement de sa conduite ; et il restera fidèle à ce paganisme toute sa vie, alors que déjà en ce temps là, c’était mal vu du gouvernement! Depuis la mort de Constantin, les « empereurs sacrés» faisaient une guerre acharnée au paganisme. En 353, à la veille de la naissance d’Augustin, Constance promulgua un édit qui ordonnait la fermeture des temples et l’abolition des sacrifices.

 

 

Mais dans une province comme la Numidie, l’action du pouvoir était lente et incertaine… Et Patricius, de constater la marche envahissante de la religion nouvelle, d’autant que Thagaste, dès la première moitié du IVe siècle avait été conquise par les schismatiques du parti de Donat. Ce païen assez tiède, ne ressentait pas une répugnance invincible contre le christianisme. Ce qui le prouve, c’est qu’il épousa une chrétienne. Comment Monique, devint-elle la femme de Patricius ? Comment ces deux êtres qui se ressemblaient si peu, entre lesquels il y avait une si grande différence d’âge, sans parler de tout le reste, unirent-ils leur destinée ? Ce sont là, des questions que les gens de Thagaste n’auraient même pas songé à se poser. Monique avait encore sa mère. Patricius aussi ! Les deux vieilles femmes s’abouchèrent ensemble, avec beaucoup de politesse et de formules cérémonieuses, et parce que la chose leur paraissait raisonnable et convenable, elles décidèrent le mariage. Patricius avait-il vu la jeune fille qu’il devait épouser ? On croit que non ! Monique était très jeune. Si elle avait 22 ans lorsque naquit Augustin, qui n’était pas son premier-né, elle devait avoir 17 ans ou 18 ans. De ce mariage, ils auraient eu d’abord un fils, Navigius, que nous retrouverons plus tard à Milan, et aussi une fille, dont nous ne savons même pas le nom, et qui devint religieuse et supérieure d’un monastère dans le diocèse d’Hippone.

Elle avait été élevée durement, selon la mode d’alors ; ses parents étaient chrétiens et catholiques depuis plusieurs générations. Ils avaient résistés au schisme de Donat : c’était des gens obstinés dans leurs convictions. Si la foi de Monique, dès son plus jeune âge fut si entière, c’est aux exhortations de sa vieille servante qu’elle le dut. Elle faisait partie de la maison et avait porté sur son dos le père de Monique lorsqu’il était tout petit, et à cause de sa grande foi, elle était vénérée comme une sainte. On lui avait confié l’éducation des filles de la maison, et avec elle, il n’y avait que des choses défendues, même de boire de l’eau en dehors des repas, car disait-elle : « Maintenant vous buvez de l’eau, parce que vous n’avez pas de vin à votre disposition. Plus tard, quand vous serez mariées, maîtresses des caves et des celliers, vous mépriserez l’eau, et votre habitude de boire vous entraînera ». Ainsi lorsqu’elle épousa Patricius, c’était une belle jeune fille réservée et froide en apparence, exacte à remplir ses devoirs religieux, même un peu rigoriste, exagérant l’austérité chrétienne, en haine de toutes les brutalités et de tout les relâchements que le paganisme autorisait. Les pratiques de la vie chrétienne, en ce temps-là, établissaient comme une sorte de divorce intermittent, entre deux époux de religion différente. Monique sortait fréquemment, seule ou accompagnée d’une servante, car il fallait assister aux offices, courir la ville pour visiter les pauvres, distribuer les aumônes. Il y avait les jours de jeûne, qui revenaient deux ou trois fois par semaine, enfin le grand jeûne du carême : empêchement fâcheux, quand le mari voulait donner à dîner précisément ces jours-là. Aux vigiles des fêtes, Monique passait une partie de la nuit à l’Eglise. Régulièrement, le dimanche, elle se rendait au cimetière, où a quelque chapelle élevée à la mémoire d’un martyr qui y était enterré. On s’y retrouvait entre amis, on s’asseyait autour des tombes, dont quelque unes étaient taillées en forme de table, on déballait les provisions et on mangeait et buvait pieusement en l’honneur des martyrs. Elle s’acquittait de ces visites dans un sincère esprit de dévotion, répétant souvent à ses compagnes qui critiquaient les désordres des maris, qui souvent les battaient : « Prenez-vous en à votre langue ».

 

 Augustin vint au monde le 13 novembre 354, c’était un petit africain, et il ne mourut pas au berceau, comme tant d’autres enfants. On lui donna les noms d’Aurélius, Augustinus. Le premier nom était-il son nom de famille ? Nous l’ignorons. Cet enfant, né d’une mère chrétienne, grand défenseur de la foi après sa conversion, ne fut point baptisés à la naissance. C’était une coutume de l’ancienne Eglise et, en particulier de l’Eglise d’Afrique. On reculait le plus possible le baptême, dans la conviction que les péchés commis après le sacrement étaient beaucoup plus graves que ceux commis avant. Fidèle observatrice des coutumes de son pays, Monique se conforma donc à l’usage. Peut-être dut-elle lutter aussi contre l’opposition de son mari ; un moyen terme s’offrait : c’était d’inscrire le nouveau-né parmi les catéchumènes. Selon le rite de la première initiation, le signe de la croix fut tracé sur le front d’Augustin, et le sel déposé sur ses lèvres. Ainsi on ne le baptisa pas. Peut-être s’en est-il ressenti toute sa vie. La pudeur baptismale lui manqua. Devenu évêque, il ne dépouillera jamais complètement le vieil homme, qui avait trempé dans toutes les impuretés païennes. Monique en souffrit, car certaines de ses paroles ont une crudité blessante pour les oreilles chastes. L’influence du milieu africain n’explique pas tout. Il est manifeste, pensait-elle, que le fils de Patricius ne connut point la complète virginité de l’âme.Tout jeune enfant, c’est sa mère et les servantes berbères qui lui apprennent les rudiments de latin ; elles parlaient aussi le punique, langue courante du peuple et il l’apprit en jouant avec ses petits camarades. Vinrent pour Monique, les difficultés pour son éducation humaine et chrétienne.

 « Je n’aimais qu’à jouer », nous dit St Augustin, en nous racontant ses lointaines années. Il aimait surtout les oiseaux, mais il était très coléreux ; il volait aussi, à la table familiale, dans le cellier, aux cuisines, trichait, mentait effrontément à son pédagogue et à ses parents. La plus part du temps il chapardait pour faire des cadeaux à ses petites camarades. C’est alors qu’il tombe malade. Quelle souffrance pour Monique : fièvres, violentes douleurs d’estomac, elle croyait qu’il allait mourir, se demandant si le temps de lui donner le baptême n’était pas venu. Mais il fut à nouveau différé, alors que le petit Augustin lui-même le réclamait. Patricius s’y opposa. L’enfant guérit et le voici à l’école. Tristes souvenirs pour Monique. Elle a beau le persuader, le distraire, il n’aimait pas du tout l’école, et l’alphabet, et le calcul ; le grec surtout, dont il avait horreur. Alors il était puni, battu cruellement, et quand roué de coups il venait se plaindre à ses parents, ceux-ci riaient, se moquaient de lui, et même la pieuse Monique. Alors se rappelant que les servantes lui avaient parlée d’un Etre très puissant, il disait tout bas dans son cœur « Mon Dieu faites que je ne sois pas fouetté à l’école ». Le bon Dieu ne l’exauçait point, parce qu’il n’était pas sage et Augustin s’en désespérait.

 

 Mais pour les jeux, alors là, il était toujours vainqueur. Devant cet état de fait, les parents durent se résigner à l’envoyer à Madaure, l’actuelle Tébessa, distante de Thagaste d’une trentaine de kilomètres. Premier départ, hors de la maisonnée et premiers soucis pour Monique qui connaissait bien son enfant. Tant de prière s’élevèrent vers le Seigneur pour qu’il le garde sous son regard. Et elle avait raison de prier et de se faire du souci, car Augustin se détachait de plus en plus du christianisme et les exemples qu’il avait sous les yeux à Madaure ne pouvaient guère l’encourager dans sa foi. Dans cette cité qui se pique d’intellectualisme, la société païenne dans sa majorité à relevée la tête depuis le règne de Julien l’apostat. Les fêtes étaient fréquentes : mystères de Bacchus, les curiales eux-mêmes, conduisaient les fêtes populaires… les coups sourds des tambourins, les ritournelles hystériques et nasillardes des flûtes, à la fois sensuelle et mystique excitaient les participants. Le tout s’apaisait entre les tasses de vin et les viandes grasses durant le banquet. C’était l’occasion de ripailles et d’orgies. Oui, elle savait cela et comme toutes les mamans du monde, elle tremblait, pleurait et suppliait pour son enfant.

 

 Si au moins il apprenait convenablement ! Mais il déchiffrait péniblement l’Iliade et l’Odyssée, dépité contre les difficultés d’une langue étrangère qui lui voilait la trame des beaux récits fabuleux. Il préférait l’Enéide, le poème le plus admiré des Africains, à cause de l’épisode consacré à la fondation de Carthage. Virgile était sa passion. Il le lisait et le relisait sans cesse, le savait par cœur. Harmonie secrète entre l’âme de Virgile et celle d’Augustin. Tous deux étaient tendres et graves et en ces années troubles de l’adolescence, le fils de Monique devenait un vrai païen. Patricius était secrètement flatté d’avoir un fils « disert », alors qu’Augustin, des années plus tard mentionnera qu’en lui c’était le « désert » dans son âme. Puis il se mit à mieux travailler. Une lueur d’espoir brilla dans les yeux de Monique.

 

Ayant terminé ses humanités, il revint à Thagaste près d’une année entière, se laissant aller aux plaisirs, désœuvré, déjà presque dégoûté de ses frasques et de ses débauches, allant jusqu’à saccager le poirier d’un voisin, qui se trouvait tout près de la vigne de son père Les garnements secouèrent le poirier, on y mordit sans en connaître le goût, qui fut jugé médiocre, et on jeta le tout aux cochons. Monique se désespérait d’autant qu’Augustin devenu presque jeune adulte échappait à la surveillance des femmes de la maison !

 

 Pourquoi ne pas le marier ? Monique, qui n’était pas encore tout à fait une sainte, se comporta en femme avisée et pratique : un mariage prématuré compromettrait son avenir, car avant tout il importait qu’il devint un rhéteur illustre, c’est du moins ce qu’ils espéraient avec Patricius. Elle commença à se rapprocher de lui, comme d’un fils préféré. L’union complète de la mère et du fils ne s’affirmera que beaucoup plus tard. Trop de vieilles coutumes, empêchaient encore, dans une famille de cette époque, une intimité étroite entre les hommes et les femmes. C’est vrai que Monique était austère et même un peu rude. Elle aimait Augustin, voulait entreprendre la conquête de son âme. Elle priait ardemment pour lui. L’adolescent ne s’en souciait guère : la reconnaissance ne lui viendra qu’après sa conversion. Il ne songeait alors qu’à l’amusement. Il en oubliait même son avenir. 

 

 Monique et Patricius y songeaient constamment. Patricius surtout, qui se donna beaucoup de mal, pour permettre à l’étudiant désœuvré, de terminer ses études. Il réunit la somme nécessaire pour lui permettre d’aller étudier à Carthage où Augustin rappelle dans les confessions que : « partout, autour de moi, crépitait, comme une huile bouillante, l’effervescence des amours honteuses ». D’ailleurs Romanianus,  qui lui loue une chambre dans sa maison est lui-même, si occupé de plaisir et d’affaires, qu’il ne put être un mentor bien sérieux pour le fils de Monique. Carthage le subjuguait. Si Monique savait, elle aurait eu vraiment très peur, car dans les sanctuaires païens, les écoles et sur les places, dans les rues, il voyait défiler les disciples de touts les systèmes, les suppôts de toutes les superstitions, les dévots de tous les cultes. Rixes, débordements, culte d’Isis, Ariens, Donatistes, avec le scepticisme, la superstition, les uns excommuniant les autres, d’où des altercations incessantes… l’autorité avait bien du mal à rétablir l’ordre. Elle ressentait cela dans son cœur, le pressentait, priant, pleurant pour que son enfant reste dans le droit chemin, sous le regard de Dieu. Que dire à une mère qui a le pressentiment que son enfant de 18 ans est en danger, parce qu’il est entré dans une équipe que l’on dénommait : « les démolisseurs » sorte de blousons noirs de l’époque ? Rien, sinon de prier avec elle, et de supplier !

 

 Augustin vient de découvrir l’Hortensius, de Cicéron, qu’il étudie et qui est comme le premier signe de sa prochaine conversion. Peut-être sans le savoir, Il est toutefois intrigué par son premier changement intérieur. « Déjà, écrira-t-il, je m’étais levé, mon Dieu, pour retourner vers Toi » !  Il commença d’étudier la Sainte Ecriture. Mais aller à la Bible en passant par Cicéron, c’était prendre un chemin long et tortueux. Augustin s’y égara. Il écrira plus tard : « Oui, notre cœur est inquiet, Seigneur, tant qu’il ne repose en toi » ! Pour l’anniversaire de ses 20 ans, nous sommes en 374, Romanianus allait l’appeler à Thagaste pour lui confier l’éducation de son fils. L’accueil que Monique allait lui ménager, le déconcerta. Depuis son veuvage, la femme de Patricius s’était avancé vers les voies de la perfection chrétienne. Elle avait réussi à faire donner le baptême à son mari sur son lit de mort. L’Eglise d’alors se contentait d’offrir aux veuves le secours moral de ses sacrements et de ses consolations, elle accordait avec certaines prérogatives, une dignité particulière à celles qui faisaient vœu de continence, suivant les consignes de Paul dans la première lettre à Timothée (5, 3-10). « La vraie veuve est celle qui met en Dieu tout son espoir et passe nuit et jour dans la prière et l’oraison. »Ainsi en chrétienne d’Afrique, absolue dans sa foi, elle se mit à considérer son fils comme un ennemi et lui interdit de manger à sa table et de coucher sous son toit.

 

 Elle le chassa de sa maison. Imaginons le scandale dans Thagaste ; mais il ne paraît pas qu’Augustin s’en soit beaucoup ému. Il alla donc s’installer chez Romanianus, se laissant aller à la douceur de la vie, aux triomphes de la parole, à l’admiration de ses auditeurs, au luxe qui l’entourait. Pendant ce temps, Monique s’affligeait de sa conduite et demandait à Dieu de l’arracher à ses erreurs.A force de prier, elle fit un rêve. Elle était debout sur une règle de bois ; et voici qu’elle vit venir à elle, un jeune homme tout brillant de lumière et qui, joyeux, lui souriait, tandis qu’elle était plongée dans une profonde tristesse. Alors le jeune homme lui demanda la cause de son affliction et de ses larmes continuelles. « Et ma mère, écrit saint Augustin, lui ayant répondu qu’elle pleurait ma perdition, lui commanda de bannir toute crainte et de faire attention que là où elle était, moi aussi, j’étais. Ma mère, ayant obéi, m’aperçut en effet, à ses côtés, debout sur la même règle ». Monique remplie de joie, demanda à son fils de revenir à la maison, et lui, avec ses arguties de sophistes lui expliqua, tout net, qu’elle deviendrait manichéenne ! Non, répliqua Monique : il n’est pas dit que je serais où tu es, mais que toi, tu seras là où je suis ». Augustin avoua que ce ferme bon sens, fit sur lui une certaine impression, car Monique par ses prières, l’enfanta en quelque sorte à la vie spirituelle. Il repartira à Carthage où il y restera 9 ans. Ce fut la période où elle souffrit le plus ; de l’éloignement de son fils mais également par sa vie de concubinage et cet enfant, qui vint au monde en 372 et qu’il prénomma : Adéodat.

 

 Monique, jeune grand-mère y voyait même une sorte d’ironie dans ce prénom « donné de Dieu » car il était le fils du péché. Augustin ne l’avait pas désiré et ce fut pour lui une surprise pénible. Et puis quand il le vit, il eut une grande joie et le chérit vraiment, comme le donné de Dieu. Elle savait que l’astrologie le séduisait, que ses adeptes se faisaient appeler « mathématiciens » et qu’il était en train d’écrire un traité sur le Beau et le Convenable. Qu’Augustin lisait les dialogues de Platon et on lui fit part du succès médiocre que reçut son livre, ainsi que de ses outrances avec les manichéens…on lui disait tout cela, lorsqu’on arrivait dans le port d’Hippone et prenait les chars pour rejoindre Thagaste.. Oui Augustin est en crise… mystique… « Longtemps, je t’ai cherché beauté inconnue » ! Il ne trouve pas chez les Manichéens, ce qu’il cherche : l’absolu ; d’autant que Théodose venait d’édicter contre les manichéens des peines très sévères, jusqu’à la condamnation à mort. Alors il pense qu’il lui faut partir et vite. Partir pour Rome. Mais Monique veillait, elle ne voulait pas qu’il mette son projet à exécution, elle le conjurait avec forces larmes. Le soir de l’embarquement, elle le suivit sur le port, bien qu’Augustin pour dépister ses soupçons, lui ait encore menti. Il prétendait qu’il allait accompagner jusqu’au bateau, un ami qui partait.  Monique, défiante, s’attachait à ses pas. La nuit tombait et Monique défaillait de fatigue et de chaleur. Augustin lui conseilla d’aller se reposer près d’une « mémoria », une petite chapelle funéraire. Là, elle pria pour son enfant, offrant à Dieu le sang de son cœur, le suppliant de le lui conserver, car beaucoup plus que d’autres, écrit Augustin, elle aimait à me voir auprès d’elle. Elle pria longuement, puis s’endormit. Augustin la laissa, prit la mer, et à peine arrivé à Rome, il tomba malade. Quel coup ce fut pour Monique : elle l’aimait tellement. Ses prières se firent instantes, se sacrifiant pour lui. Il fut sauvé et encore convalescent il dut se mettre en campagne pour trouver des étudiants et des élèves. Ce fut un désastre. Rien. Il fut surtout écœuré par les Manichéens de Rome qui ne cessaient de répéter « Vérité, Vérité… » qu’il ne trouvera pas chez eux et dont il se sépara. Désespéré, Augustin se présenta au concours que Milan proposait pour une chaire de rhétorique. Il réussit brillamment. Au printemps 384, il part par la chaise impériale et rejoint son poste.

 

 Il a 30 ans, fait une visite de courtoisie à l’évêque Ambroise, pense au mariage et alors qu’il vient de s’installer dans ses nouvelles fonctions, dans la villa où il réside avec quelques amis, il fait venir sa concubine, et Adéodat son fils. Monique ne tarde pas à les rejoindre.  Elle désirait tant de revoir Augustin. Peu à peu toute une tribu africaine envahit les lieux, s’imposa à son hospitalité : son frère Navigius, son ami de toujours, Alypius (ali-pi-us) et Nébride, un autre ami de Carthage. Augustin Rhéteur de la ville de Milan, « c’était une brillante situation », pensait sa mère, ravie. Vous vous doutez bien que la personne la plus importance de cette petite équipe était Monique, qui tout de suite avait pris la direction morale et matérielle de la maison. Augustin en était fier, disant sans cesse : « beaucoup plus, qu’aucune autre mère, elle aimait à m’avoir auprès d’elle ». Elle menait toutefois sa vie de consacrée. Elle jeûnait, elle priait, se mortifiait. A force de méditer les Ecritures, elle avait développé en elle le sens des réalités spirituelles, au point que bientôt, elle étonnera Augustin lui-même. Elle avait des visions, peut-être des extases. On raconte que pendant la traversée de Carthage à Ostie, le bateau fut assailli par une tempête. Le danger était grand, mais Monique, intrépide, réconfortait les passagers : « on arrivera au port sain et sauf, car Dieu m’en a donné l’assurance ! ». C’est vrai qu’à Milan, elle fut pour Ambroise, une paroissienne exemplaire, suspendues à ses lèvres. Ainsi, pour suivre la règle des Saintes Ecritures, elle crue bon d’éloigner la femme du péché, la mère d’Adéodat, car Augustin ne pourrait pas songer au mariage, elle étant présente. La jeune femme se sacrifia et retourna en Afrique du Nord.

 Mais la fiancée que l’on pressentait pour Augustin était trop jeune et il ne pourrait l’épouser que dans deux ans. Incapable d’être sage, il retomba dans ses égarements et reprit une autre maîtresse. Nul, mieux qu’Augustin, ne saura dire la tragique expérience de l’âme engluée par l’habitude du péché, incapable de s’en affranchir ! Quelle souffrance pour Monique ; tant de sacrifices pour obtenir la lumière du royaume et espérer entrer dans l’éternité. Elle parla à Augustin des fins dernières et du jugement final… Il fut saisi d’épouvante et s’éloigna. Ponticianus qui venait le visiter, nous sommes au printemps 386, lui révéla qu’il était las du monde et raconta comment, alors qu’il se trouvait à Trèves où il avait suivi la cour impériale, il était à accompagner quelques amis. En se promenant, ils entrèrent dans une cabane où vivaient quelques ermites, ils virent un livre : c’était la vie de saint Antoine. Ils le lurent, et ce fut pour eux la conversion foudroyante. Résolu à se joindre sur l’heure aux solitaires, les deux courtisans ne reparurent point au Palais. Et c’étaient deux jeunes qui étaient fiancées. Lorsque Ponticianus se retira, Augustin était dans un trouble inexprimable. Monique s’en aperçut. Brusquement elle le vit saisir le bras d’Alypius et l’entendit lui dire : « Que faisons-nous, n’as tu pas entendu. Les ignorants se lèvent, ils ravissent le ciel, et nous, avec nos doctrines sans cœur, voilà que nous nous roulons dans la chair et de sang »  ? Elle le regardait, sans le quitter des yeux,  tant son accent avait quelque chose d’insolite. Ils sortirent et elle vit Augustin se diriger vers le fond du jardin. Ce fut comme une tempête qui se leva en lui, il tomba à genoux et éclata en sanglots. Ce qu’elle n’entendait pas, c’était la supplication de son fils, qui disait tout en pleurs : « jusqu’à quand ? Pourquoi pas sur l’heure, sortir de mes hontes… mais elle entendit la voix qui chantait, en une comptine enfantine : « Prends et lis, prends et lis ». Alypius était toujours assis et près de lui sur la table, se trouvaient les épîtres de saint Paul.

 

 Augustin pris le livre l’ouvrit et lut « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair » ! Elle le vit alors, marquer du doigt le passage, fermer le livre et s’aperçue qu’une grande paix l’envahissait. Lorsqu’elle le vit revenir, elle s’éloigna de la fenêtre. Il entra dans sa chambre, lui expliqua ce qu’elle avait déjà vu. Elle lui rappela son rêve : « Là où je suis, toi aussi tu seras ». Les semaines suivantes furent une contemplation des mystères divins, vécus dans la prière et la méditation, dans la villa de Verecundus à  Casiciacum. Et l’herbe était tellement verte, qu’il suffisait de passer la main pour en toucher le relief. Elle fit le geste. Elle avança encore la main et brusquement elle ouvrit les yeux, et les virent autour d’elle. Augustin était là. Il la relevèrent sur le coussin et elle vit les maisons d’Ostie par la fenêtre. Elle respirait, elle leur souriait. Adéodat lui prit la main. Comme elle l’aimait cet enfant. C’est un garçon prodigieux, une âme angélique, son amour de vieillesse. Elle lui avait tant parlé de Dieu, comme le font les grands-mères lorsque leurs enfants leur en laissent le loisir. Apprendre Dieu, entendre parler de Jésus, car tendresse et amour, n’est-ce pas le plus bel exemple évangélique ? Elle revoyait dans son souvenir, Augustin descendant dans la cuve baptismale dans la nuit pascale du 24 au 25 avril 387, avec son petit-fils Adéodat et leur ami Aly pius où des mains d’Ambroise, ils reçurent le baptême. Elle arrangea son voile et entendit une fois encore, Augustin lui dire, comme au lendemain de son baptême, son désir de se retirer dans une retraite, humble et cachée, alors qu’il n’a que 33 ans. Il veut désormais partager sa vie entre l’approfondissement des Ecritures, l’étude et la contemplation. Tant de prières avaient touché le cœur de Dieu et converti son fils. Comment ne pas le remercier, et même donner sa vie, pour ce qu’il avait permis dans sa grande mansuétude.

 

 De toute façon ils devaient repartir vers Thagaste. La caravane se mit en route, dans le courant de l’été et traversa l’Apennin pour s’embarquer à Ostie. Ils devaient fuir devant les bandes de l’usurpateur Maxime, qui dès la fin du mois d’août venaient de franchir les Alpes et marchaient sur Milan. Voyage fatiguant, surtout en cette période de grande chaleur. Monique arriva très affaiblie. Une fois à Ostie on dut attendre le départ d’un bateau pour l’Afrique. Mais on ne partait pas tous les jours. A cette époque là, on était à la merci de la mer, du vent et de mille autres circonstances. Le temps ne comptait point, car on voyageait à petites journées. Ils descendirent chez des frères chrétiens, et c’est là, qu’eu lieu la vision. Ils causaient depuis un moment, appuyés à la fenêtre. La mer était loin, on ne la voyait pas, comme les peintres l’ont montrée sur quelques tableaux. « Nous parcourûmes, l’une après l’autre, dit Augustin, toutes les choses corporelles, jusqu’au ciel lui-même… Au crépuscule, nous admirions la beauté de tes œuvres, O Seigneur. Puis nous portâmes plus haut nos esprits ! Où était-il ce Dieu ? Tout en cherchant, nous parvîmes à nos âmes, mais nous les dépassâmes pour atteindre, Seigneur, à cette région d’inépuisable abondance, où tu rassasies éternellement Israël du pain de Vérité… Or tandis que nous parlions, et que nous nous élancions, affamés, vers cette région divine, par un bond de tout notre cœur, nous y touchâmes un instant… puis en soupirant, nous retombâmes, y laissant attachées les prémices de notre esprit, et nous redescendîmes à ces balbutiements de nos lèvres, à cette parole mortelle, qui commence et qui finit ». La nuit était là, les couleurs mourantes du couchant s’éteignaient dans les brumes de l’Agroromano. Alors Monique, touchée d’un infaillible pressentiment dit à Augustin : « Mon fils, pour moi il n’y a plus rien qui me charme en cette vie. Je ne sais en vérité, ce que je fais ici-bas, ni pourquoi j’y suis encore. Une seule chose me faisait souhaiter d’y rester quelques temps, c’était le désir de te voir, chrétien et catholique avant de mourir ! Mon Dieu a comblé ce désir, au-delà de mes vœux ! Que fais-je donc ici ? Elle le sentait, sa mission était remplie. Elle avait épuisé toute l’espérance du siècle. Pour elle le départ était proche et cette extase fut celle d’une mourante, pour qui a été levé un coin du voile et qui n’est déjà plus de cette terre. En effet, cinq ou six jours après, elle tomba malade. Elle s’alita. Le climat d’Ostie était fiévreux. La main qui essaye de toucher l’herbe… Ou étais-je ? dit-elle. Et, voyant la consternation sur les visages, devinant qu’elle était perdue, elle prononça d’une voix ferme : « Vous enterrerez, ici, votre mère ! ». Navigius épouvanté par cette image de la mort, protesta de tout son amour filial. « Non, mère, tu guériras ! Tu reverras la patrie, tu ne mourras pas sur la terre étrangère ! ». Elle le regarda avec des yeux douloureux, comme affligée de ce qu’il parlait si peu chrétiennement et, se tournant vers Augustin : « Entends-tu ce qu’il dit ? » Et après un silence, elle reprit d’une voix plus ferme, comme pour dicter à ses fils ses dernières volontés : « Enterrez ce corps où vous voudrez, et ne vous mettez pas en peine ! La seule chose que je vous demande, c’est de vous souvenir de moi à l’autel du Seigneur, partout où vous serez ».

 

 Elle avait fait préparer à Thagaste, une place pour elle, à côté de Patricius, son mari. Et voilà que maintenant, elle paraissait y renoncer. Les compagnons d’Augustin s’étonnaient d’une telle abnégation. Quand à lui, il admirait que la Grâce eut transformé à ce point l’âme de sa mère. Et plus tard, songeant à tout ce qui avait fait sa vie, à la ferveur de sa foi, il ne douta pas qu’elle fut près du Seigneur, dans son royaume. Elle languit encore quelques temps, enfin, le 9ème jour de sa maladie, elle expira à l’âge de 56 ans. Sa mission sur terre était terminée, elle verra, depuis le royaume des cieux, ce qu’avaient fait ses larmes, ses souffrances, ses prière dans l’âme de son fils. Augustin lui ferma les yeux. Immense douleur ! Il eut le courage de ne point pleurer. Le jeune Adéodat lui, ne pouvait retenir ses larmes. Il rejoindra Monique dans le royaume à l’âge de 17 ans deux ans plus tard en 389. Evodius saisit un psautier et devant le corps de Monique, entonna, avec tous ceux qui étaient là, le psaume : « Je chanterai Seigneur, ta miséricorde et ta justice ». Lorsque les ensevelisseurs procédèrent à la toilette funèbre, on fit passer Augustin dans une pièce voisine. Suivant l’usage de l’époque romaine, il discourait devant ses proches, sur la délivrance de l’âme fidèle, sur la béatitude qui lui était promise. On aurait pu croire qu’il était insensible : « Mais, moi, mon Dieu, tout en parlant, je m’approchais de ton oreille, où nul ne pouvait m’entendre, je me reprochais ma faiblesse, et je m’efforçais d’arrêter le flux de ma douleur… Hélas, je savais tout ce que je comprimais dans mon cœur. Même à l’Eglise, où l’on offrit le sacrifice pour l’âme de Monique, puis au cimetière, devant le cercueil,  il ne pleura point.. Même en allant aux Thermes, où les serviteurs l’enveloppèrent dans des linges tièdes, il ne pleura pas. Ce fut le lendemain, en pensant au mot deuil, à sa mère morte, que ressurgit en lui, avec le regret de tout ce qu’il lui avait fait subir et de toute la tendresse ont il était maintenant privé, que le flot de désespoir le secoua. Il s’abattit, en sanglotant sur son lit et pleura toutes les larmes qu’il refoulait depuis si longtemps. Voilà la vie et le témoignage d’une mère aimante, les larmes d’une mère pour la conversion de son enfant, un exemple pour nous tous. Elle avait accompli sa mission, celle de faire de son fils, un chrétien. Et peu après l’Afrique qui, 5 ans plus tôt, avait laissé partir un petit rhéteur avide de succès, tout fracassant d’idées contradictoires et de juvéniles ambitions, verra revenir un homme totalement maître de soi, ayant réalisé, grâce aux prières de sa mère, sa synthèse personnelle et découvert la certitude d’un Dieu amour. Augustin repartira pour Thagaste et Carthage, pour y vendre les biens qui lui venaient de son père, les donner aux pauvres et s’installer dans ce qui allait être le premier monastère augustinien et puis plus tard pour Hippone, où il sera l’évêque de la ville,  prédicateur infatigable, défenseur de la foi, Père de l’Eglise.

 Le corps de Sainte Monique resta à Ostie. En 1162 un chanoine régulier augustin déclarait avoir subtilisé ses reliques. Pourtant en 1430, si l’on en croit Maffeo Vegio, en cherchant bien, dans un souterrain de l’église Sainte-Aurea d’Ostie, le nom de Monique serait apparu, gravé sur la plaque de plomb d’un sarcophage. Grande émotion, transfert par le Tibre jusqu’à la basilique de Saint-Paul, puis en l’Eglise Saint-Augustin de Rome en 1455. Désormais, elle repose là, dans la chapelle de gauche en entrant, intercédant pour nous. Fêtée avant le Concile le 4 mai, pour l’anniversaire de la translation d’une partie de ses reliques à l’abbaye d’Arrouaise, en France, sa fête précède actuellement celle de son fils, le 27 août. Et nous, ce soir, nous la prions, pour que toutes les mamans aient ce même amour pour leurs enfants, leur fassent partager leur foi, ne se désespérant jamais devant leurs comportements, même s’ils semblent s’éloigner de Dieu, car il est là, toujours présent et agissant, attendant son heure pour se révéler, comme Marie, dans la tendresse et l’amour qu’il a pour chacun d’entre nous.    

                                                                            Mgr Jean-Pierre ELLUL

 

 

Bibliographie :

 

Louis Bertrand : Saint Augustin – Tours – Mame – juin 1940

Henry Chadwick : Augustin – Cert – 1987

Maurice Huftier : Augustin – Editions Ouvrières – 1964

Monica di Tagaste : une madre che salva -  opuscule

Agostino di Ippona – Storia di un ritorno   -

communauté augustinienne di san Nicola –XVIéme centenaire de sa mort.

Henri Marrou : Saint Augustin et l’augustinisme – Maîtres spirituels- Seuil – 1962

Régis Jolivet : Saint Augustin et Néo-Planonisme Chrétien – Denoël et Steele – 1932.

 

 

 

 

 

Commenter cet article