45ème anniversaire du retour d’Algérie

Publié le

dsc00026.jpg17 novembre 2007 – 16h.

  Homélie.

 

Il y a quelques jours nous nous retrouvions très nombreux, comme chaque année, pour une messe de Requiem pour les défunts d’Afrique du Nord, et cet après-midi, vous avez voulu célébrer dans la prière le 45ème anniversaire du retour d’Algérie, voulant ainsi marquer ce douloureux anniversaire.

En relisant les textes de la liturgie que l’Eglise nous propose en 33ème dimanche, Jésus, annonçant la destruction du Temple, et les bouleversements qui accompagneront son retour, semble parler à des siècles de distance, de ce qui est advenu en Algérie. Et d’aucuns en entendant la proclamation de cet Evangile, on pu se remémorer leurs conditions de vie avant le départ d’Algérie en 1962.

On ne devrait pas rouvrir les archives personnelles. On devrait laisser le temps faire œuvre d’apaisement. Et pourtant, c’est un devoir de mémoire qu’il convient d’accomplir aujourd’hui, brièvement.

Cela fait mal de revivre ces années douloureuses, mais cela nous permet de prendre conscience du chemin parcouru, et de découvrir, l’aide et le soutien que le diocèse de Marseille, pour ne parler de ce que notre Eglise provençale, avait apporté à celles et ceux qui débarquaient sur le port ou à Marignane.

Nous n’en avions pas souvenance, et certains l’ignorent encore. Quelques semaines avant notre arrivée, Mgr Marc Lallier, l’archevêque de Marseille, avait, par de nombreux appels, dans son bulletin religieux, mis en évidence, pour ses diocésains, le drame que nous vivions, et les conditions d’accueil qu’il fallait préparer.

On entend souvent dire : « On n’a rien fait pour nous ! » Si les autorités municipales de ces années 1962-1963, (et c’était leur vision politique des évènements), voulaient nous rejeter à la mer, (je ne fais que citer les archives des journaux du temps), combien se sont mis à notre service pour apaiser notre tristesse, calmer notre peur, accompagner nos démarches, prévoir notre implantation, être à nos côtés.

Qui étaient-ils, ces Pieds-Noirs, qui venaient en ces mois d’été 1962, envahir la France ?

Des nantis, dont on voyait débarquer sur le port, les voitures luxueuses ? Des assassins, qui par la torture, le crime et les exactions avaient permis le départ massif de toute une population ? Non ! Nous venions vers la France que nous aimions, que nous avions servie, que nous avions aidé à libérer, dont les fils, nombreux avaient donné leurs vies au cours des Guerres de 14-18 Tirailleurs, spahis, zouaves embarquèrent par dizaines de milliers, pour les tranchées. Puis ce fut la guerre de 39-45. Alger devient en quelque sorte la capitale de la France. Comment oublier qu’en 1944, à Monte Cassino, l’histoire de la métropole s’écrivit avec le sang de l’Algérie ?

Nous aimions la France et nous l’aimons toujours. Pour sa grandeur, pour sa justice et son sens de la liberté, pour cette fraternité entre les peuples, valeurs évangéliques, prêchées par le Christ Notre-Seigneur. « Aimez-vous les uns les autres, comme moi je vous ai aimé. »

Très brièvement, voici ce que l’on peut lire dans la presse lorsqu’elle parle de l’Algérie Française.

Je cite : « 132 ans pour créer le paradis. Puis le perdre. En ces années-là, ils se lancent en diligences sur les pistes du nouveau monde. La fièvre de la conquête les a fait venir ; choléra et malaria les emportent. A peine arrivés dans leur France d’Afrique, ils fixent sur la pellicule, leur amour pour elle. Ce sera en fait, l’histoire extraordinaire de la seule « colonie » où on se sentait chez nous. Dès 1900, Alger-la-blanche, est le fleuron de l’empire. Entre le kiosque et le minaret, la culture haussmanienne du temps se crée un boulevard à la lumière de la Méditerranée. Même à Alger, les arcades, presque semblables, -toutes proportions gardées- de la rue de Rivoli à Paris, abritent cafés et boutiques.

D’Oran, l’Espagnole à Bône la coquette, la douceur de vivre se décline sur l’air des canotiers. Inventifs et ingénieux, les paysans du désert font jaillir l’or vert, et le pays du vin découvre l’ivresse de nouveaux crus au goût de soleil. A l’école de la liberté, en semant la bonne parole, l’Occident récoltera un jour la tempête de l’émancipation. Toute une vie d’hommes et de femmes, qui pressentent que le drame sourd mais qui ne veulent pas encore croire qu’un jour il faudra partir.

Et pourtant, le 19 mars 1962, les accords d’Evian sonnaient le glas de l’Algérie Française. Dans les mois qui suivirent des centaines de milliers de pieds-noirs quittèrent leur pays, avec le plus souvent, une ou deux valises pour tout bagage. Ils débarquaient dans une France en vacance qui ne les attendait pas. (Fin de citation des journaux de l’époque.)

             Alors je suis allé ouvrir le Bulletin Religieux de Marseille de ces années 1962-1963. On y lit ce qui est mentionné au dos de vos feuilles de chants.

« Dès le lundi 21 mai, plus d’un millier de chambres étaient mises à la disposition du Secours Catholique » ; puis ce fut l’appel des autorités religieuses de Marseille, répondant à l’injonction de la municipalité d’alors ; Il était précisé dans une interview donnée à Paris-Presse, (page 4 du 26 juillet 1962). : « Le Maire de Marseille à 150.000 habitants de trop. Que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs. »

Pouvait-on regarder sans blêmir, les inscriptions en lettres géantes sur les murs du port : « Pieds-Noirs, retournez chez vous » C’est vrai aussi qu’une propagande dure et injuste avait fait de nous des coupables. Mais les Marseillais aussi, s’étaient battus pour nous en Algérie pendant la guerre et combien étaient morts ? Et des marseillais accueillants, il y en avait aussi, nombreux !

              Et nous, d’ailleurs, n’avons-nous pas les mêmes rejets devant les nouveaux arrivants, oubliant ce que nous avons souffert nous-mêmes? C’est aussi la question qu’il faut nous poser devant le Seigneur, lorsque nous sommes enclins à la critique stérile ! Mgr Lallier, le Pasteur Marchand et le Grand Rabbin Salzer, répondaient dans leur communiqué : « Le rôle propre de Marseille est d’offrir à nos frères douloureux, le premier visage de l’accueil. C’est une responsabilité que nous devons assumer de tout cœur. Ce qui prime à l’heure actuelle, c’est un effort de service et de compréhension, auquel tout homme et à plus forte raison, tous ceux qui se réclament d’un Dieu d’amour, ne peuvent se dérober. » (B.R 3 juin 1962).

Puis ce sera l’appel des Cardinaux de France : « A vous qui revenez en Métropole, pour un temps ou définitivement, nous déclarons que l’Eglise n’est qu’un seul cœur et qu’une seule âme pour vous accueillir. Pour nous, vous êtes des frères et des frères dans l’épreuve : vous avez ainsi, plus de droit encore, à notre affection. Le clergé, les congrégations religieuses et toutes les institutions d’Eglise sont dès maintenant à votre service pour vous aider à résoudre les problèmes qui vous accablent : logement, travail, situations tragiques de vos enfants, de vos malades, de vos vieillards. Nous demandons instamment qu’en ce début du mois de juin, dédié au Sacré-Cœur, une prière commune monte publiquement de toute la France… elle obtiendra du Cœur de Jésus, source de toute justice et de tout amour, que s’éteignent les haines, toutes les haines. »

C’est alors que le Service Algérie est mis en place à Marseille, au n° 1 du boulevard Montricher, coordonnant, dons, accueil et hébergement avec le Chanoine Pierre Duménil et Mgr de Lanversin qui n’était alors que vicaire en paroisse et combien d’autres du Secours Catholique, du Secrétariat Social, de la Direction des œuvres, que je ne puis nommer.

Comment pouvions nous entendre cela ? La plupart étaient encore en Algérie. Dès le début du mois de juin, tout se mettait en place pour notre retour. Mais nous, nous étions encore dans la guerre, les crimes, les attentats. Au slogan, « la valise ou le cercueil », nous répondions par le doute ou la peur, sans savoir si nous partirions, et où aller nous réfugier.

Mais il faudra partir. La souffrance, la haine, les deuils, les désillusions, ne nous permirent pas de remercier comme cela aurait été normal, ceux qui étaient là, pour nous et ce pendant des jours, des nuits, des mois. Vaincus par la peur, déracinés, sans plus rien, nous voulions ici, ce que nous avions là-bas, sans voir qu’en France, on se serrait un peu pour nous faire une place. Pas toujours désirée, c’est vrai, mais une place quand même.

Des mois plus tard, alors que le Concile en était à sa première session, Mgr Lallier, dans son Bulletin Religieux, parlait à nouveau des rapatriés.. Le Secrétariat Social écrivait : « Le problème qui se pose est le logement. » Il donnait quelques statistiques : 30% vivent en cohabitation – entassement – taudis moderne ; 30% vivent en hôtel ; 20 % en meublés ; 10% en Centre d’accueil de l’Armée du Salut ; 5% vivent en gourbis (St Julien, Château-Gombert, Grand Arénas.) Il est même précisé : à signaler que ces derniers n’étaient pas des miséreux en Algérie ; 5% vivent en caves et greniers.

 320 familles sont relogées en février 1963, mais 4.320 familles sont demanderesses. L’emploi représente un recul de 30% sur leur ancienne situation sociale. En on attend encore dans les prochains mois de 1963, 50 à 100.000 nouveaux rapatriés. Mais la note précise que les conditions de leur arrivée, seront heureusement très différentes de celles de l’an dernier et que la plupart on déjà prévu des « points de chute. » Il reste cependant que l’effort fait déjà dans les paroisses, pour accueillir et intégrer les familles rapatriées demeure un devoir impérieux pour tous.

Tous le reste, Frères et Sœurs, vous l’avez vécu dans votre chair, vous l’avez vécu en famille, mais vous vous êtes désormais enracinés dans cette ville que nous aimons, dans cette Provence qui nous rappelle l’Algérie, et que nous avions célébré  en 1997.

Qui ne se rappelle la messe au Parc Chanot ? La réception à la Mairie où en recevant les Présidents d’Associations, vous nous aviez retracé, Cher Monsieur le Maire, ce que vous aviez fait personnellement pour l’Algérie et pour notre accueil,  dans ces temps où l’on ne voulait pas de nous. Ce matin encore je revoyais les photos et les articles de ces 14 et 15 juin 1997. Le temps passe, nos souvenirs restent vivants.

Alors que nous allons déposer le pain et le vin pour le sacrifice eucharistique, pain et vin qui deviendront le Corps et le Sang du Christ, je vous invite à prier pour chacun de nos frères et chacune de nos sœurs inhumés dans cette Terre d’Afrique du Nord, sans oublier les prêtres, religieux, religieuses qui ont témoigné du Christ ; et sans rien renier du passé glorieux de nos devanciers, à prier pour la paix, pour la réconciliation entre nous, afin que nous montrions, que nous sommes toujours unis, malgré nos différences bien légitimes.

C’est à ceci que vous serez reconnus comme appartenant au Christ : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres.

Pas de haine, pas de rancœur ; seulement une prière d’action de grâce, vers Celui qui sait tout et qui nous conduit sur le chemin qui nous mène vers Lui.

Que Notre Dame d’Afrique et Notre Dame de la Garde, veille sur nous tous. Amen. J-P Ellul.

 

Commenter cet article