Anniversaire de la consécration et fête de St Charles

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  4 novembre 2007
Homélie en la fête de
Saint Charles Borromée

Paroisse St Charles de Marseille.

 + Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Amen.
Frères et Sœurs,
La parabole des talents, que nous venons de proclamer dans l’Evangile de St Matthieu (25, 14-23), a été choisie à bon escient pour éclairer la vie de St Charles Borromée. Appliquée aux évêques, elle prend une signification particulière. C’est à eux que le Christ confie le gouvernement de son Eglise, en attendant son retour. Quels précieux talents il leur donne, pour enseigner, conduire et sanctifier son peuple ; et quelle magnifique récompense attend ceux qui les font fructifier.
St Charles Borromée naquit au château d’Arona, sur la rive ouest du lac Majeur, le 2 octobre 1538. Destiné à l’état ecclésiastique, il commença ses études de droit, à l’université de Pavie en 1554. A peine venait-il d’être reçu comme docteur « in utroque jure », qu’il vit s’ouvrir devant lui, la brillante et riche carrière qu’offrait en ce temps, la situation de neveu du Pape. Son oncle maternel, le cardinal Gian Angelo de Medici, était élu pour succéder à Paul IV.
 Lorsque le 30 janvier 1560, le pape Pie IV, dans une promotion de trois cardinaux, donna la pourpre à son neveu Carlo Borromeo, fils de sa sœur Marguerite, il le nomma quelques semaines plus tard, son Secrétaire d'Etat ; puis, il fit pleuvoir sur lui une avalanche de titres prodigieux, -archevêque de Milan, -protecteur du Portugal et de la Basse Allemagne, -légat de Bologne, -protecteur des Carmes, -des Chanoines de Coïmbre, -de tous les Franciscains, -de l'Ordre du Christ, -archiprêtre de Ste Marie-Majeure, -Grand pénitencier, sans parler de bénéfices si confortables, qu’on a pu évaluer à 50.000 écus, de revenu (plus de cent millions de Francs).
Au Vatican, il a son service, 150 domestiques, en livrée de velours, des chevaux, et des carrosses. Conscient de sa dignité et de son rang, il mène la vie d’un grand prince de l’Eglise, organise les mariages de ses frère et sœurs, car son ascension profite à toute la famille. Les Romains, volontiers ironiques, pour ce qui regardait les affaires vaticanes, s’esclaffèrent. Mais les badauds de la piazza Navona se trompaient. Le jeune cardinal, appelé d’un seul coup à des responsabilités si hautes, était de taille à les porter toutes, sur ses osseuses épaules. Il n’avait que 22 ans, mais son expérience de la vie, sa sagesse, son intelligence n’étaient en rien celles d’un garçon à peine sorti de l’adolescence. « Avait-il même jamais été enfant ?», ce petit « Carlettino » dont le jeu favori, à cinq ans, était de construire des autels et d’y imiter les cérémonies liturgiques ? Ce prélat aux jambes nues, - tonsuré à huit ans, cet abbé de douze ans, qui, lorsqu’il fut investi d’un monastère, avait pris si bien au sérieux sa tâche, qu’il entreprit de réformer ses moines !
A l’université de Pavie, sept ans durant, il s’était fait remarquer, tout autant par sa charité inépuisable, qu’il marquait aux miséreux de toute espèce, que par son travail et son brio. C’était un grand garçon maigre, au long nez recourbé, au masque sans charme ; il émanait de lui une impression de rigidité, de calme, d’efficacité, de courage lucide. De sa vocation, il allait en fournir la preuve éclatante quand son frère aîné étant mort, au lieu de demander à son oncle, la dispense de rentrer dans le siècle pour être chef de famille, (bien que cardinal, il n’était encore que sous-diacre), il se hâterait de se faire ordonner prêtre.
Dieu l’avait vraiment marqué de son sceau, et sa vie faite de renoncements, de mortifications, répondit vite aux moqueries de ceux, que sa nomination avaient fait crier au népotisme. « De la richesse, devait dire son panégyriste, lors de son oraison funèbre, Charles ne connut que ce qu’un chien reçoit de son maître : de l’eau, du pain et de la paille ».
A peine installé auprès de son oncle, il se révéla tel qu’il était : travailleur acharné, assidu à la méditation et à la prière, (il pratiquait les Exercices Spirituels de saint Ignace de Loyola), dont les seules distractions étaient quelques parties de balle au chasseur, pour s’entretenir en forme, et les petits colloques avec quelques amis sur de graves sujets, qu'il appelaiten souriant ses « Nuits vaticanes ».
On pouvait donc, être cardinal-neveu, et Secrétaire aux innombrables bénéfices,tout en étant un saint ? Le peuple romain se rendit à cetteévidence, et la Curie, et les cardinaux, qui, après l'avoir vu à l'œuvre dans l'administration, dans la préparation du concile, puis durant le concile même, songèrent uninstant à lui offrir la tiare, à la mort de son oncle et se rangèrent à son avis, quand il proposa l'inattendu cardinal Ghislieri, Pie V. Charles Borromée avait alors vingt-huitans ; la partie décisive de sa prestigieuse carrière commençait.
Le Concile de Trente venait de formuler les principes de la rénovation catholique devenue indispensable. La papauté, en la personne de St Pie V, montrait sa ferme résolution de ne pas les laisser lettre morte. Mais le plus difficile est qu’il fallait faire pénétrer le nouvel esprit, jusqu’au plus profond des consciences chrétiennes, jusque dans les plus lointaines paroisses.
Cette tâche et cet honneur, revenaient d’abord aux évêques dont le concile avait dressé un portrait idéal de si grande allure mais à qui il avait rappelé leur devoirs. Seraient-ils capables de comprendre ce que l’Eglise attendait d’eux ? On pouvait l’espérer puisque, avant même que Rome eut pris en charge officiellement, l’œuvre réformatrice, dans maints diocèses, des hommes de Dieu avaient opéré d'impressionnantes transformations.
Le concile achevé, le nouveau Pape élu, l'ancien Secrétaire d'Etat considéra que, désormais, son premier devoirétait de donner l'exemple, en obéissant au décret sur larésidence épiscopale, et en s'installant dans son archidiocèse de Milan. Il se prépara aux ordres sacrés, sous la direction spirituelle des Jésuites en faisant les Exercices de St Ignace. L’ordination eut lieu en secret, et le 15 août 1563, le cardinal-prêtre célébrait sa première messe. Le 7 décembre, il est sacré évêque de Milan, dans la chapelle Sixtine.
Le 23 septembre1565, il faisait à Milan son entrée solennelle, puis, de suite, il réunissait un concile provincial, où tous ses suffragants furent convoqués, pour promulguer les décretsdu concile et pour faire connaître ses intentions.
C'était un diocèse énorme, couvrant,outre le Milanais, des parties du territoire vénitien et les Alpes suisses : sous sa juridiction, il n'avait pas moins de quinze suffragants. Jusqu'alors, retenu à Rome ou à Trente par les grandes affaires de l'Eglise, il avait dûl e faire administrer par un homme de vertus et de talents, le prêtre Ormaneto, que Pie V appela à Rome pour réformer la Curie. 740 paroisses, 200 couvents, 3.350 prêtres pour une population de 560.000 personnes. 15 évêchés suffragants. Depuis plus de 80 ans, aucun évêque n’avait résidé dans le diocèse.
A vrai dire, la situation à Milan était mauvaise : prêtres sans zèle, ignorants au point d'être incapables de réciter en latin la formule de l'absolution, églises vides de fidèles, au point que certaines servaient de granges ; monastères si tombés, que leurs parloirs ou leurs réfectoires abritaient bals, noces et banquets ! La tâche était énorme : Charles Borromée s'yattela et jusqu'à sa mort, s'y consacra tout entier.
En tout cas, la méditation et la messe quotidiennes le conduisirent à une totale réforme de sa vie, désormais placée sur le signe de la prière et de la mortification : plus de suite de laquais, de vaisselle d’or et d’attelages somptueux. « Dieu m’a donné depuis peu, un nouvel amour pour la pénitence ». Malgré sa timidité, Charles Borromée s’est exercé à l’éloquence.
En moins de vingt ans, quelle œuvre ! Il manda auprès de lui tout ce qu'il put avoir de bons ouvriers :Jésuites, Théatins, Barnabites et clercs de ce tout jeuneOratoire, que saint Philippe Néri organisait alors. Unevaste réforme administrative, centralisée, remit de l'ordredans les 800 paroisses, désormais groupées en doyennés, commandés par des «vicaires forains», contrôlésrégulièrement par des inspecteurs spéciaux, voire par l'archevêque en personne. Régulièrement des conciles provinciaux furent prévus, pour étudier les problèmes communs à tous les diocèses, et, dans chacun d'eux, des synodes annuels. Selon les instructions du concile, des grands séminaires furent créés, le fameux collège Borromée à Pavie, dont les nobles portiques gardent encorele souvenir de son fondateur, le collège helvétique de Milan, le séminaire d'Ascona sur le lac Majeur.
Une ferme discipline fut restaurée partout, et les prêtres fautifs se virent invités à un 
« pèlerinage » à l'archevêché, d'où ils
étaient courtoisement mais fermement conduits à une maison de retraite ; ils n'en sortaient qu'amendés et repentis. Les monastères furent ramenés à la bonne conduite : plus de salle de bal, plus de festins. Les religieuses cloîtrées reçurent l'ordre de mettre à leurs fenêtres des grilles solides, que les galants ne pussent franchir. On ne pouvait imaginer meilleure mise en application des stricts décrets tridentins.
Il se rendait d'ailleurs parfaitement compte de l'importance de l'œuvre qu'il menait : sorte d'application pratique des doctrines du concile, « banc d'essai ». Aussi ne laissait-ilperdre aucun de ses mandements, aucune de ses lettres pastorales, aucune des ordonnances issues des délibérationsde ses conciles provinciaux. Tout cela fut recueilli, publié, en un énorme ensemble où les réformateurs du monde entier purent désormais découvrir, par le menu, commen tils pourraient appliquer les idées du Concile de Trente. En vérité, il y a bien des grincements, bien des résistances et des calomnies contre lui. Sa minutie pèse aux négligents : « le cardinal-sacristain », ironisent ses détracteurs. Selon d’autres, sa sévérité s’apparente au rigorisme ; les exigences de la réforme, dérangent les habitudes.
Mais d’autres le suivent. Valier, de Vérone, s'écria que Charles Borromée était « le Docteur des évêques » : mot profond et exact. Il va donner un exemple de ce que doit prêcher un évêque, et cela est si inattendu, que l’ambassadeur vénitien en 1565 dit « qu’à lui seul, il fait plus de bien, que la cour de Rome et que tous les décrets tridentins réunis ».
Qu'une telle action serait appréciée de tout le monde, nul n'oseraitle penser. Charles Borromée ne manqua pas d'adversaires avoués ou secrets. Il y eut les gouverneurs espagnols de Milan, qui avaient trop d'intérêts personnels ou nationaux dans les affaires d'Eglise, pour accepter aisément l'austère indépendance de l'archevêque : les conflits avec eux furent multiples, allèrent jusqu'à l'excommunication, et jusqu'à l'appel à Rome, qui donna raison à Charles Borromée.
Il y eut les« Humiliés», singulièrement nommés, descendants dégénérés d'une sorte de tiers-ordre bénédictin, pseudo-moines enrichis dans le négoce des laines, et qui vivaient, à quelques 200, dans des palais au luxe scandaleux. Quand Charles voulut les contraindre à plus de tenue, ils se fâchèrent vraiment et firent tant d'esclandre, qu'il fallut user de menaces. C’est alors que le 26 octobre 1569, tandis qu’il prie dans la chapelle, l'un d'eux, un certain Farina, s'en vint avec une arquebuse, et tira sur l'archevêque, à bout portant, en pleine messe, ne le blessant d'ailleurs que légèrement, la balle transperçant son rochet et sa soutane, reliques conservées aujourd’hui à la cathédrale de Bordeaux.
Il y eut les chanoines de la Scala, qui prétendirent, au nom d'un ancien privilège, interdire à leur chef hiérarchique de les inspecter. Plus secrète, mais pas moins dangereuse, fut la petite guerre que les Jésuites semblent avoir menée ; non pas qu'ils ne fussent point d'accord sur les buts et les méthodes, mais parce qu'ils désiraient que la Compagnie bénéficiât de leurs efforts, et que les meilleurs sujets fussent drainés ver selle, ce que Charles Borromée, pensant à ses séminaires, ne pouvait admettre, tout en les admirant et en les aidant à fonder des collèges.Ce fut sans doute pour résister mieux à leur emprise, qu'il créa les Oblats de saint Ambroise, sortes de missionnaires séculiers, qu'il avait bien en mains.
Un tel homme s'imposait, par le prestige de la volonté,de la sainteté, de l'exemple. Le peuple à qui il donnait tout de ses biens, le vénérait. Ses hôpitaux, ses hospices étaient pleins. Ses Ecoles de doctrine chrétienne, dispensaient l'enseignement religieux à des milliers d'enfants.On lui pardonnait même d'avoir réglementé le Carnaval, et interdit les fêtes masquées.
Puissance de travail, mais aussi puissance de prière. Cet homme d’action est capable de méditer la nuit, huit heures de suite, le même sujet d’oraison. Il récite son bréviaire agenouillé sur le sol, et son recueillement sert d’exemple. Il ne dort que quatre ou cinq heures sur une mauvaise paillasse. Le frugalité de ses repas est proverbiale et, à partir de 1571, il ne se nourrit plus qu’une fois par jour de pain et d’eau et de quelques légumes.
Bien au delà de son diocèse,son influence s'étendait. Mais sa gloire devait atteindre à son comble, quandéclate à Milan, en 1576, une peste qui fut parmi lesplus horribles de l'époque : aux malades enfermés dansl es lazarets, mourant de froid et de faim autant que de l’épidémie, (car personne ne se risquait à leur prêter secours), l'archevêque osa lui-même leur rendre visite, célébrant la messe pour eux, leur donnant le saint viatique, cependant qu'en des instructions d'une charité sublime, il suppliaitle clergé et le peuple, d'organiser l'aide collective. Il avait tout vendu de ce qui lui appartenait, jusqu'à ses meubles et ses couvertures. « II n'a plus de quoi vivre lui-même,disait un contemporain, mais on dirait qu'il ressusciteles morts par sa présence. » A Marseille Mgr de Belsunce fut son imitateur, lors de la peste de 1720.
A trois semaines de sa mort, un capucin le suppliait de se ménager. Il répliqua : « La chandelle pour éclairer les autres doit se consumer ». Epuisé par cet effort incroyable, Charles Borromée mourut en 1584, à 48 ans à peine, laissant à l’Eglise ce modèle d’évêque, qu’après lui un saint François de Sales, un cardinal de Bérulle et maints autres devaient reprendre.
         Ce que fit saint Charles Borromée, avec un éclat si prestigieux à Milan, combien d’autres évêques, ses contemporains, d’une façon sans doute plus modeste, mais avec un zèle et un courage souvent admirable, le firent ailleurs, aux quatre coins de la chrétienté. « Le grand miroir de l’ordre pastoral », comme le nommait St François de Sales, fut canonisé le 1er novembre 1610
Grâce à lui, à son exemple, 20 ans après la clôture du Concile de Trente, une élite d’évêques s’était affirmée, prête à tenir solidement l’Eglise sur la bonne route où les Pères du Concile l’avaient engagée. 
          Mais comme en notre XXe siècle, l’application du concile fut longue et semée d’embûches. Les louanges, il ne les entendait pas ! Des critiques, il en eu grandement sa part. Il n’y avait pas Internet en ces temps là, ni de Forum catholique, pour stigmatiser et salir ses actions ; pas même Golias, pour se moquer, ou les Nouvelles Ecclésiastiques, qui du 17ème au 19ème siècle, avec le Jansénisme, firent tant de mal à l’Eglise en Europe et à la France en particulier.
            Non ! Tout était dans sa devise, sertie dans le marbre de l’allée centrale de notre église, où « humilitas », écrit en latin, facile à lire, nous rappelle que nous devons nous tenir dans cette vertu essentielle de l’humilité, sous le regard du Seigneur.
A nous, qui célébrons le Saint-Sacrifice du Christ, mort sur la Croix et ressuscité dans la gloire, que saint Charles Borromée, dans cette église qui fut consacrée, un 3 novembre 1826,et dont nous célébrons l’anniversaire, nous donne d’être de vrais disciples de la vérité, remplis d’amour et de charité, obéissant fidèlement aux décrets de la Sainte Eglise, sous le regard de celui qui est La Vie éternelle, le Christ Jésus.
Que la grâce et la paix du Seigneur soit toujours avec vous. Amen.        Mgr J-P Ellul,
 

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