Homélie pour la messe des défunts d’Afrique du Nord

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                                                  Basilique du Sacré-Coeur - 3 novembre 2007 - 15h

Frères et Sœurs,

 

            Après avoir célébré avant-hier, jeudi en la fête de tous les Saints, la victoire du Christ sur la mort, depuis de nombreuses années, nous nous retrouvons pour célébrer l’Eucharistie et prier pour nos défunts, restés dans notre terre d’Afrique du Nord.

Le temps n’efface pas l’oubli, bien au contraire. Ils sont tous très présents dans notre souvenir et dans notre prière. Et c’est vrai que depuis quelques jours, nous retrouvons en mémoire le lieu où ils ont été inhumés. Tous ces cimetières que nous continuons de chérir en pensée, pour la plupart abandonnés, certains détruits, nous replacent dans une attitude vraie face à la mort.

Bien sûr nous devons respecter la sépulture où nous les avions conduits avec amour et toute notre affection. Il y a plus de 45 ans, pour les décès les plus récents, et tous les autres qui ont eu les belles célébrations que nous connaissions. Unis à eux, ayons une pensée et une prière pour ceux pour qui personne ne prie jamais, afin qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, mais que nos intentions de prières pour eux, leur permettent d’être purifiés par la résurrection du Christ… Oui, cet après-midi, nous avons une intention toute spéciale, pour que leur âme qui est en Dieu, puisse poursuivre sa purification avant de voir la face du Dieu vivant.

C’est pour cela que nous sommes dans l’espérance et la confiance. Dieu surtout ne les abandonne pas ! Il les éclaire de sa lumière.

Où sont-ils ? Dans la béatitude éternelle ? Certains sûrement mais pour la plupart il leur faudra passer par un temps de purification. Le Purgatoire, est ce temps de purification ; il est aussi ce cadeau que Dieu fait à ses enfants, pour leur permettre bientôt de voir sa face, avant de rejoindre la foule innombrable des élus.

D’ailleurs nous l’avons bien perçu à la Toussaint. En vertu du dogme si consolant de la communion des saints, les mérites et les suffrages des uns sont appliqués aux autres, à la prière de l’Eglise, par l’Eucharistie que nous célébrons. Et ce depuis le Vè  siècle, déjà on trouve des messes pour les défunts et St Augustin d’Hippone le mentionne dans ses homélies. Puis Odilon de Cluny et aussi St Isarn à Marseille au 11è siècle proposent des messes de Requiem pour les défunts, sitôt la Toussaint célébrée.

Cette prière pour les défunts s’enracine dans la Bible, Ancien et Nouveau Testament, et à chaque messe, à la prière eucharistique, nous faisons mémoire de ceux qui nous précèdent et pour qui nous prions.

Il faut nous souvenir de tous ceux qui ont fait ce pays. Depuis les débuts de l’Afrique du Nord chrétienne, depuis le début de l’Algérie où le christianisme repris sa place au XIXe, tant de changements, de bouleversements, au gré des politiques menées. Nous ne pouvons pas juger avec nos mentalités. C’était pour la plupart un pays où la vie serait facile.

Imaginons-les arrivant sur cette terre d’Afrique du Nord. Fiers et consciencieux ; rien ne les arrêtera. Ils feront de cette terre ingrate, un paradis terrestre, me disait l’autre jour un de nos concitoyens. Ce ne fut pas facile. La malaria, le typhus et autres maladies, empêchaient la restructuration d’espaces laissés à l’abandon depuis des siècles en implantation de terres cultivables. Il firent comme les moines du 10è-13ème siècle. Ils se mirent à l’œuvre, pour rendre à la nature, ce que personne n’avait osé entreprendre. Cultivateurs, petits commerçants, marins, petites gens aux métiers divers, venant d’Italie, de Malte, d’Espagne, des pourtours de la Méditerranée ou d’Alsace, de France et de Paris, après la Commune, déplacés de force ou s’expatriant pour pouvoir subsister, eux et leur famille ; ils avaient conscience de leur travail acharné et nous préparaient l’avenir et le pays qu’ils devaient nous laisser.

Tant de souffrances et de joies, des familles entières ayant acheté un lopin de terre, ou de plus vastes domaines, regroupées autour du clocher paroissial, de la synagogue ou de la mosquée. Il ne faut jamais oublier ce brassage culturel et cultuel, dans le respect de chacun, qui disparaîtra durant la guerre pour laisser place à la violence, à la haine, aux massacres.

Les guerres mondiales, auxquelles ils participèrent, firent de nombreuses victimes. Puis ce fut la Guerre d’Algérie et l’Indépendance, et le retour vers une France que nous espérions accueillante.

Dans quelques jours, lors de la messe souvenir, que je présiderai le samedi 17 novembre prochain, et que nous célébrerons ici pour le 45ème anniversaire de notre arrivée à Marseille et en France, je rappellerai, ce que fit le diocèse de Marseille, pour nous recevoir et accompagner nos recherches de logement ou de mises à disposition de structures qui permirent à certains, de se sentir aimés et écoutés.

L’archevêque du temps Mgr Marc Lallier, dans l’Echo de Notre-Dame de la Garde, bulletin officiel du diocèse de Marseille, ne cessa de rappeler que les Marseillais se devaient d’être accueillants pour leurs frères et sœurs d’Algérie. Nous avons oublié, mais surtout nous n’avons pas entendu ces appel à la solidarité. Nous étions trop blessés, trop traumatisés, transportant tant de souffrances, pour pouvoir nous en rendre compte.

C’est vrai que nous avons vécu ces années douloureuses, sans faire le deuil de ce qu’il nous advenait. Il faudra attendre et attendre encore pour le réaliser. Qui sait notre souffrance, notre désarroi, nos questionnements, devant l’incompréhension dont nous étions l’objet ? Nous venions de paroisses rayonnantes, que nous avions animées et que nous devions abandonner. Et dans nos lieux de vie, éloignés les uns des autres, nous nous retrouvions sans attaches, sans racines.

D’aucuns nous accueillirent dans leurs différents conseils pastoraux, et pour nos célébrations familiales, firent tout pour que nous soyons chez nous… Puis notre désir de rendre service, d’être là, présents, fit de nous, dans ces paroisses d’accueil, avec nos frères et sœurs en Christ, des chrétiens entreprenants, actifs et rayonnants. Les différences ne furent pas gommées, mais le racisme latent nous concernant, s’estompa peu à peu. Il est toujours là, prêt à reprendre vigueur, mais nous ne succombons pas et sommes témoins d’amour et d’espérance.

Nous aurions pu être « communautaristes », rester entre nous, ressasser notre peine, nous détourner des réalités. Nous savions trop que pour nous insérer quelque part, il faut à la fois partager, écouter et agir. Nous l’avons fait pour nos enfants, nos petits-enfants, afin qu’ils n’aient pas nos problèmes. Dans certaines de nos famille, les plus jeunes ne veulent plus que l’on reparle de notre vie en Algérie. Pour eux c’est du passé… Mais dès qu’ils sont l’expérience de la vie, ils s’aperçoivent que leur culture, notre culture, leur donne un surcroît d’âme et alors questionnent.

En parlant de nos défunts, de la vie là-bas, je dis cela, sans aucune rancune ou désillusion. Elles n’auraient pas leur place au cours de la célébration de cette messe pour nos défunts d’Algérie, pour nos défunts d’Afrique du Nord.

Mais je ne fais que rappeler la souffrance de nos plus anciens, ces aînés qui aimaient tant la France, et qu’ils regardaient avec des yeux remplis de larmes, devant les réactions hostiles qu’ils percevaient.

Désormais, ils ont vécu ici, se sont éteints ici, et ils reposent dans les cimetières de nos villes. En allant déposer une fleur sur leurs tombes, nous nous souvenons de tous ceux qui sont restés là-bas.

Frères et Sœurs, cette messe nous rappelle que nous devons vivre dans l’espérance et dans la charité, telles que le Christ Jésus nous les a lui-même enseignées.

Nous devons également pardonner, si nous avions des reproches à faire, comme le dit St Paul, lui qui a des phrases sublimes dans sa lettre aux chrétiens de Thessalonique : « Nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu nous le savons les prendra avec lui. »

En réponse, Jésus nous rappelle dans l’Evangile, rapporté par Jean : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et moi, je ne vais pas les jeter dehors ; car je suis venu pour faire la volonté de mon Père. Et la volonté de mon Père, c’est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle ».

C’est dans cette espérance, que nous continuons de célébrer le sacrifice du Christ, mort sur la Croix, ressuscité dans la Gloire.

Que Marie, Notre-Dame d’Afrique, Notre-Dame de Santa-Cruz,  Notre-Dame de la Garde, nous aide à faire monter vers son Fils Jésus, toutes nos intentions de prières, et que St Augustin, Félicité et Perpétue, et tous nos saints et nos saintes d’Afrique du Nord, intercèdent pour nous, afin que nous soyons dans la paix, cette paix qui vient de celui qui est l’Amour.

Qu’ils reposent dans la paix. Amen.                               J-P Ellul

 

 

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