Thomas MERTON

Publié le par Mgr Ellul

HOMELIE THOMAS MERTON

          THOMAS MERTON, Frère Louis.

 « De la nuit privée d’étoiles à la contemplation »…

 Nous étions en bas, au milieu d ‘étagères, de filets, de porte-manteaux et de porte-dossiers, en train de mettre nos pardessus, en parlant des trappistes. Mark me demanda : « Et votre intention de devenir prêtre ? Qu’est-elle devenue ? » Je répondis par un vague haussement d’épaules. C’était la 3ème fois, ces derniers temps, qu’on me décochait ce trait, à l’improviste, mais cette fois il m’atteignit profondément. Car, en réfléchissant à cette affirmation, mes pensées furent obligées de suivre une voie entièrement nouvelle. Si c’était vrai, je devais adopter une attitude toute différente envers la question de ma vocation. Car je m’étais contenté de répéter à tout le monde que je n’avais pas la vocation religieuse, tout en faisant, dans mon esprit, des mises au point et des réserves ; or, voici qu’on me disait tout à coup : « Si vous continuez, vous perdrez peut-être ce don que vous savez si bien posséder… ». 

La simple pensée que je pouvais ne pas être appelé à la vie religieuse, que cela pourrait être une fois pour toutes hors de question, me révoltait si profondément, que je n’avais pas besoin d’en savoir davantage… En outre, ce qui me frappait le plus, fut que ce défit venait de Mark qui n’était pas catholique et n’aurait pas dû normalement connaître aussi intimement la question des vocations. Je lui répondis : « C’est la providence qui a permis que vous me parliez ainsi aujourd’hui. » Il comprit l’allusion et en fut heureux. (La Nuit privée d’Etoiles – le volcan éteint – 4 - p.318). 

Thomas Merton, dont nous évoquons la mémoire ce soir est de nationalité américaine ; né le 31 janvier 1915 en France, à Prades, dans les Pyrénées Orientales, (il eut un frère, qui fut tué en 1943, au cours d'une mission de bombardement sur l'Allemagne). 

Sa mère américaine meurt lorsqu'il a six ans. Son père, peintre néo-zélandais, l'emmène dans ses pérégrinations entre la France, l'Angleterre et les Etats-Unis. Quand il meurt à son tour, il n'a que seize  ans. C’est donc son grand-père maternel qui prend alors le relais ; sa grand-mère lui apprend le Notre Père qu’il n’oubliera jamais. Il est d'abord interne au lycée Ingres à Montauban, poursuit ses études en Angleterre, notamment à Cambridge. Son grand-père le gâte un peu trop. En fait, le petit-fils passe le plus clair de son temps en voyages, entre l'Europe et les Etats-Unis. Il traverse une dizaine de fois l'Atlantique avant même d’avoir vingt ans. Il en profite pour découvrir Gênes, Florence et Rome, où dans les églises italiennes il a un premier contact avec le sacré. Puis c’est Berlin, les grandes capitales, et surtout Paris, dont il aime le ciel gris et où il se sent chez lui. Après ses voyages, de retour en Amérique en 1935, il étudie à l'université de Columbia, à New York. Curieux de tout , il lit particulièrement la littérature française. Un jour à la devanture d’une librairie de la 5ème avenue, il remarqua « L’Esprit de la philosophie médiévale », d’Etienne Gilson, qu’il acheta aussitôt et qui le fit beaucoup réfléchir. Il prépare une thèse de doctorat ès lettres, sur "La nature et l'art chez William Blake », poète et graveur romantique anglais. Après avoir dévoré « Les Lettres à Newman » du jésuite Hopkins (1844-1889), il entre un jour dans l’Eglise du Corpus-Christi à New York et en septembre 1938, demande le baptême qui eut lieu le 16 novembre suivant. A cette époque il écrit beaucoup de poèmes et d’articles. 

A l’automne 1940, Thomas Merton, que l’on prénomme amicalement « Tom », n’a plus qu’un seul désir : entrer au noviciat des franciscains. Entre temps, devenu catholique, il se dévoue pour aider les noirs dans le quartier de Harlem.. Dan Walsh, un thomiste, collaborateur de Gilson et Maritain, dont il suit les cours à l’université, le traite d’« augustinien » ; et c’est vrai. Car  c’est en préparant ses examens d’agrégation, dans un cottage sur les collines d’Olean, pendant l’été 1938, « sous un pêcher, dans l’herbe haute » qu’il a découvert les Confessions. 

En contemplant l’hostie, à l’église Saint-François-Xavier, dans la 16e rue, au moment de l’élévation, il prend la décision de devenir prêtre. Il commencera désormais ses journées par la messe à l’église Notre-Dame-de-la-Guadeloupe , lit aussi les Exercices spirituels de saint Ignace, donne des cours à l’Ecole de commerce de Columbia, travaille à des projets de romans. 

C’est lors de sa retraite à la Trappe de Gethsémani dans le Kentucky, qu’il demande la grâce de devenir trappiste. Mais ce n’est qu’en rentrant chez lui, qu’il refait le geste de saint Augustin. Ouvrant la Bible au hasard pour y chercher une réponse à ses questions, il lit dans l’évangile de Luc chapitre 1, verset 20, la phrase de l’ange, s’adressant à Zacharie, le père de Jean-Baptiste : «Voici que tu seras silencieux ». Pour lui, la Trappe est associée au silence, il a le sentiment que seule son entrée chez les Trappistes pourra lui apporter la paix. C’est effectivement là, que Dieu le conduit. Entré au monastère de Gethsémani dans le Kentucky, il reçoit l’habit cistercien le 10 décembre 1941. Il a 26 ans. 

A la Trappe, avant d’être autorisé à écrire à nouveau, Thomas Merton qui s’appelle désormais Frère Louis, ne lira plus que trois ou quatre livres en six ans, dont les Commentaires sur les psaumes d’Augustin.  En 1942, il prononce ses premiers vœux et, le jeudi 26 mai 1949, en la fête de l’Ascension du Seigneur il est ordonné prêtre. … « La messe, écrit-il dans « Le Signe de Jonas », est la chose la plus merveilleuse qui soit jamais entrée dans ma vie. A l’autel, je me sens vraiment celui que Dieu veut que je sois. Je n’ai rien de cohérent à dire sur la lucidité et la paix de ce parfait sacrifice. Mais je reconnais parfaitement l’atmosphère de grâce très spéciale dans laquelle se meut et respire le prêtre pendant le sacrifice, et toute la journée qui le suit… Le plus grand don, que peut recevoir un être, est de participer à l’acte infini, par lequel l’amour de Dieu se déverse sur les hommes. Dans ce sens, les grâces suprêmes de solitude et d’altruisme coïncident et s’unissent, c’est ce qui arrive au prêtre à la messe, comme dans l’âme du Christ et dans le cœur de Marie. » Le signe de Jonas, page 204 

Il est à la fois moine et clerc. Quel doux triomphe, quand même, que ce jour d’ordination, pour celui qui avait été réprouvé, pour celui dont l’admission chez les franciscains avait été rejetée ! Voici qu’on accueille de façon irrévocable, un homme dont la vie a été marquée par l’incertitude et l’instabilité. 

En 1951, il est nommé Maître des Scolastiques. Ce poste, -(le plus important dans l’abbaye, après celui d’abbé, de prieur et de maître des novices),- engage Frère Louis dans la responsabilité de la formation des jeunes profès. Il remplira cette fonction jusqu’en 1955, assurant des cours magistraux et des enseignements privés, servant de guide spirituel et intellectuel aux personnes confiées à sa charge. 

Ecoutons un bref témoignage de Dom John Eudes Bamberger, abbé de Genesee, dans le nord de l’Etat de New York, psychiatre de formation : « Frère Louis était maître pendant tout le temps où j’étais jeune profès. Il était mon enseignant et mon directeur spirituel. J’ai toujours pensé qu’il s’y prenait de façon très simple et honnête avec les frères. C’était un homme extrêmement doué, très intelligent, très vif d’esprit (…). Il y a beaucoup de gens intelligents, mais ils ne vous donnent pas tous l’impression, de penser avec leur peau. Lui le faisait ! Son corps entier vibrait d’intelligence. Il réagissait énergiquement et rapidement à toutes sortes de stimuli. Son esprit fourmillait d’idées nouvelles. Mais il pouvait facilement changer de vitesse, pour s’adapter à son entourage. Beaucoup de moines, trouvaient qu’il louvoyait… Non ! Il était sensible aux besoins, aux attentes et au caractère des gens… Il avait une capacité innée d’auto correction. D’une certaine façon, seuls quelques-uns des jeunes profès pouvaient deviner sa complexité. » 

Il sera également Maître des Novices. En ces années 50, Thomas Merton exploite, dans ses écrits, des thèmes essentiellement catholiques. Il explore les vérités et les traditions anciennes de sa foi. C’est en fait un penseur religieux plus proche d’un Blaise Pascal et de Simone Weil, qu’un théologien féru de systèmes et de méthodologie. Un vaste champ de recherche s’ouvre à lui, quand il aborde la personnalité et les écrits des premiers Pères de l’Eglise, des Pères du désert, des mystiques cisterciens du XIIème siècle des mystiques rhénans du XIVème et des mystiques espagnols du XVIéme. Emu par leur grâce, la simplicité de leur style, ainsi que par le respect religieux et le mystère visionnaire qui en émanent, et bien qu’il soit moine cloîtré, il est reste un écrivain de renom et noue de plus en plus de liens avec le monde auquel il a renoncé. 

Autant « Le Journal d’un laïc », rédigé avant son entrée à la Trappe, est un de ses livres les plus faibles, autant « La Nuit privée d’étoiles », compte parmi ses meilleurs, pour ne pas dire le meilleur. Le récit se lit très facilement et ne manque pas de profondeur. C’est un ouvrage remarquable pour un jeune écrivain. Sans doute son succès tient-il en grande partie à son évocation habile de l’esprit du temps. Il saisit parfaitement l’angoisse de l’après-guerre, cette impression suffocante de dissolution spirituelle qui suit le massacre et l’exil de millions de personnes. Même s’il a choisi de se détourner d’un monde embourbé dans le sang et la fureur, la mort de son frère ramène la barbarie et l’absurdité de la guerre au sein du cloître. Merton est un homme de son temps. Et je crois que ce qui fait la grandeur de cet ouvrage, c’est sa sincérité, qu’on a pu à bon droit, comparer à celui des Confessions. Combien de personnes ont constaté la profonde similitude entre le récit de Tom, de sa conversion et le «modèle augustinien». Importance de l’Ecriture, des lieux, du récit de crises graduées d’événements qui se répètent plusieurs fois, le rejet du monde, suite à la conversion, la volonté d’offrir son expérience personnelle comme un modèle pour les lecteurs. Certes, il y a quelque arrogance à publier son autobiographie, dès ses trente-trois ans. Pourtant en adoptant cette forme littéraire, Tom suivait les instructions et de dom Frédéric, son abbé, et de dom Robert son maître des novices. Personne, –ni lui, ni ses supérieurs religieux, ni même ses éditeurs, – ne pouvaient se douter du succès phénoménal qui couronnerait « La Nuit ». Son ouvrage, conféra à l'abbaye de Gethsémani, une renommée internationale. 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des milliers d'Américains découvrirent la vie contemplative dans le portrait qu'en avait fait Thomas Merton, Frère Louis, et les postulants se précipitèrent aux porteries des monastères cisterciens. 

Ce livre découvert à Cauterets, sur le présentoir d’un kiosque à journaux en 1960, provoqua en moi, une véritable conversion du cœur, me rappela qu’étant enfant je pensais à être prêtre. Les œuvres de Thomas Merton, accompagneront tout mon séminaire. Je reçus de lui d’ailleurs, en 1964, dans les Hautes-Alpes, où je complétais mes études de philosophie, une belle lettre, dans laquelle il me recommandait de rester les yeux fixés sur le Christ Vivant, et d’être un homme de paix, un homme joyeux. Un petit opuscule accompagnait sa lettre, « La paix monastique ». Longtemps d’ailleurs, certainement par mimétisme, je me suis posé la question de savoir si je ne m’orienterais pas vers la vie de la trappe. Le Seigneur en décida autrement. Le faire part de mon ordination porte imprimé sur la première page du bristol : « Un homme sait qu’il a trouvé sa vocation, lorsqu’il cesse de songer à la manière de vivre, pour commencer à vivre ». C’est ce que j’essaie de réaliser dans ma vie de prêtre. 

Dans le silence de la trappe, par ses écrits spirituels Thomas Merton devint rapidement un des critiques les plus éloquents et les plus respectés. Il stigmatise le racisme, la course aux armements nucléaires et la poursuite sauvage, effrénée, illimitée… d’intérêts capitalistes et impérialistes. Il s’en prend également à l’autoritarisme, sous quelque forme que ce soit, dans l’Etat comme dans l’Eglise. Changement radical, provoqué par l’étude de l’évangile et l’appel à la conversion totale. Ce n’est certes jamais facile pour Thomas Merton, en tant que moine, d’attaquer César en tous ses avatars. Les autorités monastiques, l’épiscopat américain et les dicastères romains concernés s’empresseront tous, de censurer les envolées politiques de Frère Louis, et même de le museler complètement quand il aborde le sujet de la paix. Mais s’il donne libre cours à son amertume, il reste toujours moine de l’Eglise catholique, fidèle et conscient de sa responsabilité d’homme d’Eglise. Tout en rédigeant ses commentaires acerbes sur les folies mondaines des éminences monastiques ou séculières, en publiant ses essais fougueux et caustiques sur les fléaux sociaux du jour, il produit en 1964, quatre ans avant sa mort, un petit manuel, un guide spirituel, intitulé « Vie et sainteté », qui offre des conseils pratiques à ceux qui vivent des crises spirituelles. Tout absorbé qu’il est par son offensive implacable contre la corruption politique, les structures de la haine institutionnalisée et le pillage impitoyable des faibles, il écrit cet ouvrage, pour exprimer son propre désir d’équilibre, sa quête d’une spiritualité humaniste qui soit entière et intégrée. Il sait que le chemin qu’il prend vers la plénitude spirituelle est un sujet de controverse. Vous connaissez certainement la plupart de ses ouvrages traduits en français : "La Sagesse du désert", "La Paix monastique", "Le Signe de Jonas", "Nul n'est une île", "Retour au silence", "Journal d'un laïc", "Semences de contemplation", "Les voies de la vraie prière", "Zen, Tao et Nirvâna", "Mystique et Zen", "Journal d'Asie". Il souffrait de la lenteur de l’institution, en savait les limites, mais jamais cette impatience ne lui fit perdre de vue la nécessité de l’Eglise et de l’importance pour lui d’y tenir son rôle, fût-ce parfois celui d’un agitateur. Aux pires moments de frustration, il eut l’humilité de ne point désobéir à grand fracas en même temps que le courage de ne point céder sur ses convictions. L’ironie du sort –ou de Dieu – voulut que nombre de ses écrits à propos de la paix, préfigurent la révolutionnaire encyclique du Pape Jean XXIII, « Pacem in Terris ». Se sentant en communion d’esprit avec Merton, le souverain pontife lui fit cadeau de l’étole portée à sa consécration. Plus tard, se voyant attribué en même temps que le pape la médaille de la paix, Merton ne résista pas au plaisir d’annoncer la nouvelle à son abbé général sur un ton, un rien malicieux : « Heureusement que le pape Jean XXIII, n’a pas eu à soumettre son encyclique à nos censeurs… 

Être seul avec Dieu, pour vivre au cœur du monde, devenait un choix de vie partagé par de nombreux jeunes. Le témoignage d'un homme pour qui la prière était la plus belle façon d'aimer ses frères avait contribué au renouveau du monachisme américain. "La vraie solitude purifie l'âme et l'ouvre grande, aux quatre vents de la solidarité". Thomas Merton a compris qu'il faut toujours plus de contemplation, et toujours plus d'engagement. La vie monastique n'est pas une fuite devant la réalité. Non seulement le contemplatif se charge des joies et des souffrances du monde, mais nul n'est mieux placé que lui pour les comprendre et proposer un remède quand les souffrances l'emportent sur la joie. Manifestement, ses lecteurs y sont sensibles : « Je reçois chaque jour des dizaines de lettres », explique Frère Louis. « Les gens m'interrogent sur des problèmes spirituels, me soumettent des questions ou le fruit de leur réflexion, me font part de leurs expériences... je voudrais répondre à chacun, mais parfois la tâche est démesurée, alors je fais une réponse "groupée", par le biais d'un article ou d'un livre. »  Au cloître, comme dans le monde, nombre de gens voient en lui un guide spirituel. Il prend la  parole au nom des êtres craintifs, intimidés ou peu éloquents. 

Il pense par ailleurs que l’antidote à cette fébrilité évangélique à les défendre, est la solitude érémitique. Voilà un rêve qu’il caresse depuis le début des années 1950, alors qu’il devenait de plus en plus mécontent de la vie monastique de Gethsémani. Pour la première fois on accède à son désir : il obtient un ermitage et en 1965, Frère Louis reçoit la permission de vivre à plein temps, comme ermite sur les terres de son abbaye. 

Libéré de sa charge de maître des novices, il entre à la fin du mois de mars 1966 à l’hôpital de Louisville pour y subir une opération du dos. Le neurochirurgien pratique une soudure antérieure des vertèbres cervicales, pour remédier à la spondylose cervicale du moine. 

Quand il reprend connaissance, il sera tourmenté quelques mois par un désir de fuir, de tout abandonner, de renoncer. Est-ce l’influence de la jeune infirmière qui l’écoute, le soigne, l’accompagne dans sa convalescence. Partira-t-il, renonçant à son sacerdoce et à ses vœux monastiques ? 

Non ! Il transformera cette « tentation de la douceur féminine », cette acédie dont parle Jean Cassien, par une plus grande rigueur, recherchant l’origine de l’appel du Christ en lui, et voulant approfondir encore le sens de sa vocation. 

En la fête de Saint Thomas, il confie à son journal ses pensées sur la mort. C’est un passage âpre, d’une douceur amère, lugubre même. Il avait reçu d’un parent une photo vieille de 30 ans. Tom n’était pas très grand. Il y figure avec Bonne-maman, sa grand-mère maternelle, debout sur le porche arrière de leur maison de Douglaston, à Long Island : « Et me voilà, j’en suis bouleversé. Je suis le jeune joueur de rugby, un gars vigoureux, léger, vaniteux, vibrant… Et maintenant quel corps ! Une hanche arthritique ; une dermite chronique aux mains depuis un an et demi (alors je dois porter des gants) ; une sinusite chronique, depuis que je me suis installé au Kentucky ; des tâches bizarres au poumon qui paraissent à chaque radiographie, (…) au cou une vertèbre rongée qui me cause des engourdissements aux mains et une douleur à l’épaule. Quelle existence. » 

Les années 1966-1967, marqueront un tournant décisif dans son mûrissement affectif et spirituel. Aucun répit ne lui sera accordé, car en ces dernières années de sa vie, il travaille à ses deux grands « Mythes oniriques » blakéens : « Câbles à l’as ou Liturgies familières d’incompréhension » qu’il appelle son « Long haut-le-cœur poétique », et « La géographie du Lograire », sa somme anthropologique extravagante. Il estime Blake « entièrement original, peut-être par qu’il était l’artiste le plus profondément religieux de son époque en Angleterre ». Mais il aborde son « Blake » par la voie de la méthodologie a priori et systématique des grand scolastiques, surtout Thomas d’Aquin, et en s’appuyant sur les travaux de philosophie néo thomiste, notamment esthétique, de son contemporain Jacques Maritain, qui deviendra au fil du temps l’un de ses plus chers amis. Blake et Merton abondent en paradoxes, ils s’alimentent à des sources profondes, étranges et mystiques et, bien que rebelles, il sont en fait profondément conservateurs. Ils reconnaissent l’un comme l’autre, la réalité de la Chute, et d’une humanité disjointe, écartelée de fausses oppositions qu’il faut surmonter pour parvenir à une nouvelle unité plus élevée : l’Homme universel, la Vision quadruple ; Jésus-Christ. 

Ces œuvres reflètent une des convictions de Frère Louis, conviction que la tyrannie de l’intellect et du pouvoir, dans la culture occidentale, étouffe la spiritualité véritable ainsi que l’imagination qui célèbre la vie, comme elle spolie la fonction signifiante des mots et du silence. Pourtant ce sont là des fonctions indispensables dans d’autres cultures : aborigènes, orientales, civilisations disparues. Malheureusement, comme il se veut désormais anti-poète, il se désire également anti-moine.  

Cette façon de penser questionne et étonne, car restent présents à nos mémoires, des livres comme « La nuit privée d’étoiles », « Le Signe de Jonas, ou « Semences de Contemplation », « Nul n’est une Ile ». Nous n’avions pas ces dernières années des études systématiques sur son œuvre, les traductions de ses nombreuses notes ou articles, qui puissent nous faire cheminer avec lui et découvrir, soudain, un autre homme, un homme vrai, avec ce sentiment d’abandon, ces questions magistrales, cette nuit de l’âme en quelque sorte. Nous le croyions enfoui dans son monastère, stable et caché, alors que depuis des années l’Orient représente pour lui la réalisation d’un rêve, d’un désir profond de savoir et de croissance. 

Il en offre lui-même la preuve, en s’imprégnant fiévreusement de la sagesse de la spiritualité orientale et en accueillant sans réserve le concept d’une quête commune à tous les contemplatifs, qui est la recherche de Dieu. Non qu’il ignore les périls des compromis doctrinaux, du syncrétisme, de la non-différenciation ; il comprend plutôt, que la quête mystique, la pérégrination qui mène au cœur de toute réalité, la recherche de « l’autre absolu », sont commune à toutes les traditions authentiques. Il demeure le grand précurseur du dialogue inter religieux entre Orient et Occident. 

Les nouvelles constitutions adoptées par les abbayes cisterciennes après Vatican II, facilitent les voyages. En ces dernières années de sa vie Frère Louis allait bientôt arriver au cœur de cette contrée qu’il recherche et qui est nulle part, sinon en ce Dieu d’amour pour qui il a consacré sa vie. 

Il finira son voyage en 1968. L’année s’ouvre pourtant sous d’heureux auspices. Le 13 janvier est élu le nouvel abbé de Gethsémani. Il s’agit d’un des novices, formé par Frère Louis, Flavian Burns. La relation qu’a Merton avec lui, est très différente de celle qu’il entretenait avec dom James. Le nouvel abbé est tout disposé à le laisser voyager, car à part deux ou trois échappées, Frère Louis n’avait pas quitté Gethsémani depuis près de 27 ans. Il allait rattraper le temps perdu. 

En mai, il visite deux monastères, l’un à Whithorn, en Californie, Notre-Dame-des-Séquoias et l’autre, celui du Christ-dans-le-désert, à Abiquiu, au Nouveau Mexique. Après quelques conférences aux Etats-Unis, il s’envole le 15 octobre de San Francisco à destination de l’Asie : un périple depuis longtemps attendu. On l’avait invité à une réunion de supérieurs monastiques à Bankok, tenue sous les auspices d’une organisation bénédictine, l’Aide à l’Implantation Monastique ; non seulement on lui demandait d’y participer, mais on l’invitait à prononcer une des allocutions principales. La conférence n’ayant lieu qu’en décembre, Frère Louis obtient la permission d’accepter une invitation pour participer au sommet spirituel à Calcutta. Il rencontrera le Dalaï-Lama à sa résidence de Dharamsalam, discute à Madras de William Blake, avec le spécialiste renommé du sanskrit, le Docteur V. Raghavan. Au Sri Lanka, il prie sur la tombe de son patron, l'apôtre Thomas. Dans le grand sanctuaire bouddhiste de Polonaruwa,  il vit une déchirante théophanie : « Je ne sais pas ce qu’il me reste à trouver, mais à présent, j’ai vu, à travers la surface, au-delà de l’ombre et du masque ». 

Merton ne minimise pas l’idée de destinée personnelle et de vocation mais il souligne avant tout l’importance du recueillement pour pénétrer au plus profond de soi-même et de là, aller vers Dieu. C’est la seule méthode, si l’on est incapable de vraiment sortir de soi-même et de se donner à autrui, dans un amour dépourvu d’égoïsme. Dans le recueillement, l’âme humaine ne s’occupe plus d’œuvres extérieures. Elle agit de manière différente, en se concentrant sur la contemplation intérieure. On retrouve ici, de façon explicite, la distinction opérée par Augustin entre l’intelligence pratique et l’intelligence spirituelle (De Trinitate XII). Certes, Merton n’a pas suivi Augustin en tout. Mais il insiste beaucoup plus sur la véritable place du contemplatif au cœur du monde. 

Il continue jusqu’à Singapour, puis arrive à Bangkok le 7 décembre. Il semble fatigué. La présence des télévisions hollandaise et italienne le dérange, parce qu’il avait promis à dom Flavian qu’il n’y aurait pas de télévision. Mais cela ne relève pas de lui. 

Voici quelques phrases de la conférence qu’il prononça le matin de son décès. Après avoir parlé de Marxisme, de vie communautaire, de radicalité dans la recherche non spirituelle, de la manière de vivre pauvre dans le Bouddhisme, de l’inter dépendance entre les êtres et les religions, écoutons ses dernières paroles. 

 « En guise de conclusion, dit-il, je pense que cette contemplation de la réalité, est véritablement très proche de celle du moine chrétien. Vous avez acquis la certitude que si, grâce au détachement et à la pureté du cœur, vous pénétrez, ne serait-ce qu’une seule fois, au cœur de la patrie la plus secrète de votre expérience ordinaire, vous accédez à une liberté que personne ne pourra plus vous aliéner, que personne, ni aucun changement politique ne pourra plus détruire… 

Je suis un moine, tout comme vous, et en tant que moines, nous devrions tous, être fermement convaincus que nous avons là, l’élément le plus profond et le plus essentiel de notre vie. C’est parce que nous en sommes persuadés, que nous nous sommes entièrement consacrés au type de vie que nous avons adopté. Je crois que notre renouveau, passe précisément par un approfondissement et une véritable compréhension de cette réalité. Et je suis persuadé qu’en nous ouvrant au Bouddhisme, à l’Hindouisme, à toutes ces grandes traditions orientales, nous tenons la chance extraordinaire d’apprendre quelque chose de plus, sur les potentialités de notre tradition, parce que du point de vue naturel, ils ont été beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément que nous l’avons fait. La conjugaison des techniques naturelles, des grâces et de tout ce qui s’est manifesté en Asie, avec la liberté chrétienne de l’Evangile, devrait enfin tous nous conduire, à cette pleine et transcendante liberté qui réside au-delà des différences culturelles, des apparences, et de tout ce qui n’est que du domaine de surface (…)». 

A la fin de son allocution, il dit en souriant: « Ce sera donc le mot de la fin. Je crois que toutes les questions relatives aux conférences de la matinée sont prévues pour la table ronde de ce soir. Donc je vais maintenant disparaître et on peut aller se chercher un Coke ou quelque chose (boisson) du genre. » 

Il déjeune, rendre à pied jusqu’à sa villa avec un autre délégué, François de Grunne, et prend une douche. Sans doute a-t-il les pieds mouillés quand il empoigne un grand ventilateur de parquet. L’appareil est défectueux. Merton reçoit une décharge électrique de 220 volts. Il crie et tombe à terre. C’est là qu’on le retrouve, une longue marque de brûlure sur le côté droit du corps, le visage décoloré, yeux et bouche ouverts, le ventilateur couché sur son corps. L’abbé-primat, Rembert Weakland, donne à Frère Louis l’extrême-onction. On ne pratiquera pas d’autopsie. 27 ans auparavant, jour pour jour, il entrait à la Trappe. Le 31 janvier, il aurait eu 54 ans. 

De Bangkok, le 11 décembre, partit une lettre adressée à l’abbaye de Gethsémani, dans laquelle dom Flavian Burns écrivait : « Les délégués de cette conférence, réunissant quelques unes des figures les plus marquantes de la vie monastique contemporaine, se font les porte-parole de la communauté mondiale des moines bénédictins pour exprimer tout l’honneur et le respect dus à Thomas Merton . (…). Tous, unis dans les mêmes sentiments de reconnaissance, tiennent à vous exprimer combien il ont apprécié votre bonté et votre générosité d’avoir accordé au Père Louis, la permission d’assister à cette conférence. C’est sa présence qui nous a tous attirés ici et dès l’instant de son arrivée, il était au centre de tous les débats. Certains le connaissaient déjà, la plupart le rencontraient personnellement pour la première fois. Nous le connaissions de réputation à travers son œuvre, mais depuis que nous avons eu le privilège de faire sa connaissance et de vivre avec lui, nous savons réellement quel grand moine il était. Tout le monde l’aimait pour sa simplicité, sa disponibilité envers chacun, son empressement à partager tout ce qu’il avait, et par-dessus tout, parce qu’il était un moine véritable ». 

Son corps sera rapatrié dans un avion de l’armée américaine, en provenance du Vietnam. Il aurait sans doute apprécié cette touche ironique. La messe de ses funérailles eurent lieu à Gethsémani le 17 décembre 1968, une semaine après son décès. Sa tombe est marquée d’une simple croix blanche, celle qu’on accorde à tous les trappistes à leur mort, quel que soit leur rang ou distinction. Le bruit courait que c’était bien la seule façon de ramener Thomas Merton à Gethsémani, que son départ pour l’Orient était un adieu à son monastère. Merton avait certainement eu vent de ces rumeurs. Il avait fait savoir à ses amis, par lettre circulaire et carte postale, qu’il comptait rester moine. 

 «Afin de devenir moi-même, je dois cesser d’être ce que j’ai toujours cru que je voulais être. Afin de me trouver moi-même, je dois sortir de moi-même et afin de vivre, je dois mourir.» 

Une dernière note de « La Nuit privée d’étoiles », permet de redire l’importance du recueillement dans la société moderne : 

« Le recueillement est davantage que le simple fait de rentrer en soi. Il met l’âme en contact avec Dieu dont l’invisible présence est une lumière pour celui qui voit toutes choses en elle, et trouve aussi la paix en Lui et autour de Lui. » 

Ainsi que l’a souligné l’un de ses biographe, Anthony Padovano, Thomas Merton s’impose comme l’un des symboles de son siècle. Personnage riche et complexe, il est parvenu à incarner et à unifier en sa seule personne, maintes tendances apparemment contradictoires. Moine cistercien de la stricte observance et écrivain célèbre, chantre de la solitude et personnage public, précurseur de l’œcuménisme et de Vatican II, mais fervent avocat des Pères du désert et de la tradition de l’Eglise, esprit engagé dans les luttes de son temps et auteur d’ouvrages marquants sur la contemplation, il est par excellence, l’homme du paradoxe. L’énigme de Merton, réside en ce double mouvement vers la parole et le silence, vers l’affirmation d’une personnalité particulièrement forte et l’abdication de sa volonté propre, vers les pistes accidentées de la pensée créatrice et la route balisée de l’Eglise. 

Sans doute avait-il besoin de ces deux pôles, qu’il désirait dépasser et de ce fait unir en une liberté simple et transcendante. Par un détour symptomatique de l’Occident confiné, dans une culture usée, Thomas Merton devra passer par la voie du Tao, pour aboutir au plein amour, à la pleine intelligence, qui ne peuvent fleurir que sur cette parfaite vacuité, dont il s’entretint longuement avec Chatral Rimpoché, quelques jours avant sa mort..

Ce mouvement, vers une autre rive, qui dominera sa vie, ne témoigne que d’une seule exigence, folle aux yeux du monde, mais digne d’un authentique moine : aller jusqu’au bout du catholicisme. Sa démarche, s’inscrit dont dans la fibre de cette époque troublée, qui aspire à l’universel et cherche avant tout, maladroitement parfois, à concilier les opposés. ( Gilles Farcet, conclusion). 

Thomas Merton, Frère Louis, nous permet en ce temps de carême, temps de conversion et de « retournement » sur soi-même, d’introspection, de retrouver le fil, plus fin qu’un cheveu, qui passe à travers notre vie, de la naissance à aujourd’hui, qui guide, lie et l’explique : le Christ, qui sans cesse marche à nos côtés sur la route de nos existences. 

Mgr Jean-Pierre ELLUL 

26 MARS 2004

La nuit privée d’étoiles – Thomas Merton, traduit de l’américain par Marie Tadié – Albin Michel 1951 

Le Signe de Jonas -  1955 Journal d’Asie – Préface Jean-Yves Leloup – Criterion – Paris 1990 

La Voie spirituelle d’un hérétique :  Thomas Merton - Michael W. Higgins – Bellarmin 1998 – 2001 pour la traduction française. 

Prier 15 jours avec Thomas Merton – par Dom André Gozier  fév.  1997 

Thomas Merton, un trappiste face à l’Orient. – Gilles Farcet –  Préface de Marie-Madeleine Davy - Albin Michel 1990 

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