Homélie pour le 2 novembre 2013 –Défunts d’Afrique du Nord. Sacré-Coeur de Marseille.

Publié le par Recteur de la Basilique du Sacré-Coeur de Marseil

Homélie pour le 2 novembre 2013 –Défunts d’Afrique du Nord. Sacré-Coeur de Marseille.

Chers frères et sœurs,

Comme chaque année, nous sommes nombreux cet après-midi pour évoquer le souvenir de nos chers disparus. Merci à ceux qui, de notre part, ont fleuri les cimetières d’Algérie, d’Afrique du Nord. Et merci à vous tous, membres d’Associations et porte-drapeaux, sans oublier nos porte-bannières, qui en maintenez le souvenir.

Il y a deux semaines, je me rendais à Bône, à Annaba, ma ville natale pour participer à la cérémonie de réception des travaux de réhabilitation de la basilique Saint-Augustin d’Hippone. Quelle joie de revoir notre pays et à la fois quelle souffrance de revivre ces souvenirs de jeune et d’adolescent. Durant l’atterrissage, en revoyant la côte, ce qui retint immédiatement mon attention, c’est la colline d’où se détachait la basilique d’Augustin. Elle fut construite à la fin du 19è siècle par notre communauté chrétienne, renouant ainsi avec la communauté d’Hippone et son grand évêque St Augustin au Vème siècle.

En pénétrant dans ce magnifique vaisseau, après un temps de découverte et d’émerveillement pour les travaux réalisés, je revivais, à la fois l’immédiateté de la joie d’être à nouveau à Bône, et nos cérémonies, mais également notre souffrance, nos questionnements et le drame qui s’en suivit, quand nous dûmes tout quitter.

Pour tous les jeunes qui liront peut-être, sur les réseaux sociaux, l’homélie de cette messe du souvenir où nous prions pour nos défunts d’Afrique du Nord, je voudrais rapidement rappeler les faits qui nous firent souffrir et désespérer, pendant plus de 8 ans, avec tant de morts, d’exactions, d’assassinats, d’enlèvements, sans parler des mensonges d’Etat, et la désinformation quotidienne. Oui, rappelez-vous, c’était le 1er novembre 1954. Des indépendantistes commettaient plusieurs dizaines d'attentats dont certains meurtriers. C'est ce que l’on a appelé la «Toussaint rouge».

Voici un extrait d’un texte trouvé sur Internet, « C'est arrivé un 1er novembre... », tiré du Salon Beige). Je cite : « Une guerre sans nom - on parlait alors "des événements" -, qui durera huit ans, jusqu'à l'indépendance. Le conflit, (et nous l’avons vécu), aura fait des centaines de milliers de morts. Cette guerre aura surtout laissé des traces de part et d'autre de la Méditerranée. Surnommés« fellagha » (en arabe coupeurs de route ou bandits de grand chemin), les indépendantistes souffrent d'être encore très minoritaires et sans soutien consistant dans la population musulmane...

On compte au total dix morts en cette fête de Toussaint 1954. Les deux premières victimes, assassinées la veille, sont deux Français d'Algérie : un chauffeur de taxi de confession juive, Georges-Samuel Azoulay et Laurent François, libéré depuis 6 mois du service militaire. Les autres victimes sont l'agent forestier François Braun, un agent de police Haroun Ahmed Ben Amar et quatre appelés : le soldat Pierre Audat et le brigadier-chef Eugène Cochet, tués en pleine nuit dans le poste de Batna, dans le massif des Aurès, ainsi qu'André Marquet et le lieutenant Darneaud. Sont également tués le caïd Ben Hadj Sadok et Guy Monnerot, qui voyageaient ensemble.

La mort de ce dernier émeut plus particulièrement l'opinion. Ce jeune instituteur est venu de la métropole avec son épouse pour instruire les enfants du bled. Leur autocar est attaqué dans les gorges de Tighanimine. Ils sont extraits du véhicule ainsi que les autres passagers et touchés par une rafale de mitrailleuse. Guy Monnerot succombe sur le champ, mais sa femme Jeanine survivra à ses blessures. Le ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, promet de mettre tout en œuvre pour arrêter les «hors la loi». Avec emphase, il déclare le 12 novembre 1954 : «Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul Parlement. C'est la Constitution (française) et c'est notre volonté» (Fin de citation).

Je suis sûr que comme en écho vous revient cette phrase si longtemps restée dans nos mémoires « L’Algérie, c’est la France de Dunkerque à Tamanrasset » !

Evidemment pris dans la visite protocolaire, je n’ai pu aller m’incliner sur les tombes du cimetière, mais en arrivant sur la colline, le « Mamelon vert » comme l’appelait Gustave Flaubert, je cherchais dans ma mémoire, son emplacement et durant toute l’inauguration, depuis ce lieu si cher à nos cœurs, j’ai imploré le Seigneur pour tous nos défunts, pour tous ceux qui, depuis l’origine du christianisme, depuis les premiers martyrs de Scillii en 180, ont donné leur vie pour cette terre bénie, où l’annonce de l’Evangile avait retenti très tôt dans le cœur de ses habitants, devenant eux-mêmes, des témoins du Christ ressuscité.

Tout près de moi, cette belle chaire, inaugurée en 1909, au marbre orangé de Filfila, construite, comme l’autel, par les ateliers marseillais Cantini, propriétaire des carrières d’Aïn Smara, d’où le Cardinal Lavigerie aurait pu prêcher, car c’est lui qui en 1881 donna corps aux intentions de Mr Dupuch pour la réalisation de cette église tout près de celle de la basilique de la Paix, où St Augustin avait prêché. Mais le cardinal Lavigerie était retourné vers le Seigneur dans les années 1892, laissant à toute l’Afrique du Nord, l’exemple de l’obéissance et du don de soi, lui l’intrépide anti-esclavagiste.

Durant les discours, une phrase de Charles de Foucauld me revint à l’esprit et je me surpris à la laisser retentir dans ma mémoire : « Nous appelons les musulmans des infidèles, et ils nous le rendent bien », pensant à tous nos jeunes qui désormais, dans nos familles, malgré l’éducation religieuse que nous leur avons donnée, sont devenus des mal croyants et des incroyants…et surtout des non-pratiquants…

Je regardais autour de moi, Algériens, Français, Africains, et bien d’autres étrangers d’ambassades et de consulats et je me prenais à penser que, si nous étions restés en Algérie, comment aurions-nous vécu ? Mais près de 50 ans après, comment effacer les drames de la guerre, de tous ces morts des deux côtés, l’incompréhension grandissante, mais aussi le départ d’un pays prospère, grenier de la France, où le gaz et le pétrole et le mensonge, nous ont sacrifiés aux intérêts nationaux et internationaux. :

Défunts de toutes nos familles, vous qui écoutez mes propos, vous qui nous voyez rassemblés en ce 2 novembre, pour la célébration de l’Eucharistie, nous qui prions pour le repos de vos âmes, donnez-nous la force que vous aviez, vous les pionniers de l’Algérie Française, pour qu’à notre tour, nous puissions communiquer à tous nos jeunes ce sens de l’honneur, de l’histoire, de la vérité, sans rien oublier de ce que nous avons vécu.

Dans l’avion du retour, alors que les illuminations de la ville et du port commençaient à s’estomper à mes yeux, je me disais : nos défunts, eux ne sont pas dans la nuit. Eux ils sont ces lumières scintillantes dans le ciel obscur, reflets de la résurrection, lumières du royaume bienheureux, où avec les saints, et tous les saints d’Afrique du Nord, ils louent le Dieu tout puissant, car ils sont désormais, devant le trône et devant l’Agneau.

Nous en sommes sûrs, ils ont été sauvés par le mystère pascal du Christ, et tout près d’eux, nos évêques, prêtres, religieux, religieuses, laïcs de nos patronages et autres lieux de vie, qui nous ont communiqué la foi catholique et furent pour nous des témoins.

En remontant dans l’avion, je fis une dernière prière pour ceux qui restaient inhumés dans cette terre d’Afrique du Nord, terre qui un jour retrouvera ses racines chrétiennes, car les petites semences qui actuellement sont jetées en terre par cette Eglise, ténues mais inébranlables, deviendront, à l’image de la petite graine de moutarde, des arbres immenses, qui diront la miséricorde et la grandeur du Dieu trinitaire, l’amour de Jésus, Fils bien aimé du Père, dans l’aura joyeuse de l’Esprit-Saint qui fait comprendre et illumine toutes choses. Et St Augustin d’Hippone sera là, comme témoin de ce qu’il avait annoncé dans les premiers siècles du christianisme en Afrique, lui l’intrépide défenseur de la foi.

Alors apparaîtra Marie, la Théotokos, revêtue de soleil, celle que nous prions sous le vocable de Notre-Dame d’Afrique, de Notre-Dame de Santa Cruz, et nous l’entendrons nous dire, comme elle le fit dans l’évangile : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Que tous nos défunts reposent dans la paix. Amen.

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